Relation transfuge : stigmate et tentatives de retournement

Lune

 
 
Vendredi 08 octobre 2021

13:26

Après un appel avec la CPIP de V.

Pourquoi j’ai passé cette putain de ligne que tout le monde semble voir, sauf moi ? Il y a des codes qui régissent notre vie en société et que je ne comprends pas. Quand je les réalise aussi frontalement, je me sens complètement à côté du monde. Je me sens exactement…Diminuée. C’est ça, le poids du stigmate, je crois. C’est pas la première balafre. Je me suis sentie encore une fois passer au travers des vastes rouages du processus social d’étiquetage et de classement. En l’occurrence ici, ça sonne plutôt dé-classement. Je dirais que j’ai descendu quelques étages dans la pyramide du monde qui estime plus grandement les personnes ayant acquis un statut ainsi que la capacité à toujours le brandir et le valoriser. Un statut social s’entretient et se chérit. Il se développe dans un entre-soi composé de pairs partageant une même réalité, se manifeste par la tenue d’une posture de dignité qui interdit l’emploi de termes choisis hors d’un certain lexique de classe, il se montre par le vêtement, se véhicule par la droiture du corps et de l’esprit -par ce mot toujours juste qui sort de la bouche-, par un aplomb toujours renouvelé, et surtout, par la capacité de cloisonner émotionalité et professionnalisme. D’un côté se trouvent les relations affinitaires, de l’autre s’engagent les échanges professionnels. L’un n’entre pas dans l’autre, l’un n’entre jamais dans l’autre. C’est gage de réussite sociale.


Je me sens diminuée par le regard que porte le monde sur moi.

Je me sens diminuée par le regard que je prête au monde autour de moi.

Je me sens diminuée par le regard par lequel je pressens qu’on m’envisage.

Je me sens inadaptée au référentiel-vie-sur-terre.

Je me suis bête / sotte / folle / à côté de la plaque.

Le reflet que je vois de moi dans le regard des autres ne résonne pas avec ce que je me sens être.

Je me sens incompatible avec le monde.

J’ai le sentiment qu’il n’existe pas de catégorie pour moi.

Je me sens hors-norme, et en même temps que je porte qui je suis comme un drapeau, je me sens écrasée par son poids.

Il me semble que je valorise des aspects de la vie qui sont socialement dévalués.

Il me semble que j’accorde de l’importance à des éléments de l’existence qui sont normalement laissés de côté.

Je me sens non conforme, et en même temps que je refuse de m’en excuser, j’en porte tous les jours le fardeau existentiel.

Je suis cette pièce qui comporte un défaut de fabrication mais que quelqu’un dans cette vaste usine décide paradoxalement de ne pas jeter.

Je ne suis plus sûre d’avoir quelque chose à apporter au monde, tant je m’y sens à côté. J’ai peur de glisser dans la marge de laquelle on ne ressort plus, et dans le même temps, je n’arrive pas à m’imaginer me faire la violence de me forcer à me marier avec la norme dominante pour obtenir le passing nécessaire à l’acquisition d’un sentiment d’appartenance absurde.

Je ne me sens pas appartenir à ce monde.

Je me sens être un imposteur. J’ai un habit trop grand pour moi. J’ai un corps-véhicule qui ne m’appartient pas. Je ne viens pas d’ici. Je ne me sens pas avoir de point d’accroche au monde et en même temps, je peine à construire le mien.

Je me sens seule alors que je suis entourée. Je me sens profondément incomprise alors que c’est sûrement faux. J’ai peur de glisser dans une paranoïa. Peur de me mettre à me raconter l’histoire que le monde serait contre moi.

Je me sens exclue du monde par le monde lui-même. Je sens les forces macrosociales me traverser, et les dynamiques de l’exclusion me per[sé]cuter.

Je suis rangée dans une boite sociale qui porte le nom de classe moyenne, qui possède la couleur dominante et le goût de la réussite. Je hais cette boîte. Je la hais tant que je la trahis. Cette trahison, en même temps qu’elle est viscérale, elle me coûte. Il n’y a aucune position qui puisse m’apparaitre confortable. Je ne sais plus où est ma zone de confort. J’envoie tous les codes et les référentiels du monde en l’air et plus je le fais, plus je crée autour de moi un terrain sur lequel il est facile pour toutes personnes de lancer sur moi un verbe ou un regard dans lequel j’apercevrais un affront. Parce que je n’appartiens à rien qui soit facilement identifiable, que j’utilise des mots auxquels je prête d’autres significations et que j’hybridifie à peu près tous les cadres de référence qui font que le monde actuel ressemble à ce qu’il est.

Le monde tel qu’il a été construit par nos générations précédentes me fait violence.

Bien sûr que je rêve de tout transformer et de recommencer.

Mais on peut pas.

Je suis le syndrome de quoi, moi ? D’une jeunesse héritée de parents que le temps a vu peu à peu se moyenniser. D’une jeunesse à qui l’on a rien su refuser. Enfant gâtée à qui on a jamais vraiment trop dit « non ». Devenue adulte, Lu n’avait alors pas compris qu’il y avait des limites au monde. Je veux dire, de ces limites de l’ordre de l’indépassable.
 

Samedi 09 octobre 2021

09 :05
 
Après son échange avec la CPIP.

« C’est comme si je te méritais pas parce que t’es trop bien », « parce que toi, t’es une intello ».

On doit bien admettre que si notre relation est pour nous une évidence, elle ne l’est absolument pas aux yeux du monde. Il y a tout à prouver. Et cette charge de la preuve, elle ne pèse plus seulement sur V. Désormais moi aussi, je me sens probationnaire. Il me faut montrer que malgré ma relation avec un délinquant multirécidiviste -puisque les institutions de la justice, c’est bien sous ce versant là qu’elles l’appréhendent, gommant massivement tout le reste de sa personne-, j’ai bien la tête sur les épaules, que je ne suis pas folle, que j’ai une force de pouvoir, une puissance d’agir, que le voleur ne me l’a pas volée, celle-ci, qu’effectivement, j’ai choisie, et que tous les jours je continue à le faire, en connaissance de cause. Je dois montrer que je ne cesse pas d’être intelligente, je veux dire, d’intellectualiser ce que je vis, de rationaliser à outrance, de pouvoir expliquer, tout, d’être en maîtrise, toujours. Sous peine de me voir catégorisée à jamais comme la « compagne » que la naïveté a complètement perdue.

Le combat, c’est de montrer qu’un "on" existe par delà les différences de socialisation.

Le combat, c’est de réussir à dire tout ça, sans se sentir souillé par l’opprobre du monde qui s’instille lentement en nous en commençant par nos gorges. Elle voudrait nous faire cesser de parler. La honte. Cette même honte qui nous grignote par le cou, par les cordes vocales, elle gangrène l’esprit du monde. Je l’ai senti hier, dans ma voix. Il y a un peu d’assurance qui m’a lâchée en cours de route. Cette puissance que j’ai essayé de rattraper, de feindre, en vain. Je suis sûre que ça s’est senti au téléphone. Il me faut vomir cette honte, maintenant. Et retrouver ma voi-e-x.

Mardi 25 janvier 2022

10:30

En ce moment -je dirais, depuis la mi décembre-, un nouveau cycle se profile, celui du soutien collectif, de la confiance et de la reprise de puissance. Même V. le sent. Il dit : "renaissance". Quoi qu'il advienne, la lutte n'est pas terminée. Je ne suis même pas sûre qu'on en voit encore clairement la fin. Je dirais surtout que l'indétermination nous semble plus supportable. (bien sûr qu'il y a une date de fin de peine présumée, mais je ne sais pas si on peut vraiment y croire. Je dis ça parce qu'une fois pris dans les rouages de la justice, il se peut qu'on développe une peur paranoïaque de ne plus jamais en sortir).

Je me racontais à Yliès ce week-end et il m'a dit : "Ça se voit que t'étais touchée, tu regardais par terre quand t'en parlais", "moi je te juge pas, je te promets, je trouve ça super même". Et il y a Margaux qui m'a dit : "Qu'est-ce qu'elle est belle votre histoire". Parfois, j'ai besoin d'entendre des marques de précautions et de soutien dans le langage, elles m'aident considérablement à m'exprimer. Ma situation intrigue, je ne la cache pas mais je ne l'expose pas non plus. Je veux dire, outre ce carnet désormais public -mais dont la publicité est toute relative-, dans ma vie de tous les jours je suis plutôt discrète et je ne me mets pas soudainement à parler de la manière dont j’investis relationnellement mon existence et avec qui. Il faut un peu creuser pour savoir. "Tu veux en parler ou pas ? Si tu veux pas en parler...". Il y a ces précautions là qui me sécurisent. Les signes de validation et de valorisation me soutiennent encore davantage. En réalité, j'en parlerais pendant des heures peut-être, si seulement je savais que le spectre des possibles de l'écoutant.e était assez vaste pour m'accueillir pleinement. La vérité est que je me sens encore trop fragile pour parler de ça à n'importe qui. J'ai vraiment l'impression d'avoir dévalé les escaliers du social et je crois que malgré tout ce que je me raconte, j'ai perdu un morceau de confiance en moi-même. Pourquoi ? Parce que...Je ne suis pas sûre qu'on puisse sortir intacte du processus de stigmatisation qui nous attend au tournant, en tant que personne criminalisée ou assimilée. Je crois que ce stigmate-là, il est marqué pour toujours à l'intérieur de nous autres qui sommes ou avons été touchés par l'expression du système pénal du côté de la répression.

Il y avait le gendarme qui avait demandé à Victor lors de l'enquête, interloqué : "Mais qu'est-ce qu'elle fait avec lui ?". Et puis le magistrat qui présidait les comparutions immédiates et son air condescendant lorsqu'il parlait de moi, de lui, de lui en lien avec moi. Il y avait mes parents, le jour où je les informais de la condamnation de V. : "T'es sûre que tu veux continuer à le soutenir ? Réfléchis bien, quand même". Bien sûr que je suis touchée. Bien sûr que ça n'a fait que rajouter une couche à la souffrance de ce que je vivais déjà comme un épouvantable arrachement. En même temps que je me suis sentie arrachée à V., j'ai eu le sentiment d'être arrachée à toute la société. Le message, c'était le suivant : il vaudrait mieux pas continuer à aimer un délinquant multi-récidiviste -c'est comme ça que V. est décrit dans son jugement-. A ta place on aurait lâché. Et si tu lâches pas, explique-nous pourquoi. Prouve. Prouve. Prouve. Prouve-nous qu'il en vaut le coup. Parce que nous, là comme ça, on y croit pas.

Pendant les premiers mois, j'ai porté toute la charge de la preuve sur moi. V. étant incapable de soulever ce fardeau existentiel, celui au nom duquel il aurait dû se montrer, dès les premières heures de son incarcération, responsable, réfléchi, posé, calme et résilié. Il en était incapable, et évidemment, je le comprends. Je le comprends parce que je l'ai rejoint. En ces espaces de l'existence où il semble que le monde s'écroule sur soi-même et les siens, je l'ai rejoint. Il faut avoir expérimenté le poids de l'écrasement judiciaire pour connaître ce sentiment de destruction depuis l'intérieur. Il faut être passé au travers des vastes rouages de notre giant machine pour goûter la sensation des premières braises dans le ventre, et puis bientôt, du feu. Pendant des mois, j'étais seule à faire vivre le flambeau de l'espoir, le sien consistant à nourrir une haine protéiforme contre l'administration. Pendant des mois, V. me disait qu'il tiendrait pas, qu'il était en colère et qu'il se sentait dépassé par ses émotions -l'avenir nous aura montré qu'il a littéralement failli mourir de rage-. Il était alors incapable de se parer de cet accoutrement dont toute la société attendait avec impatience qu'il se vêtisse : celui de la rédemption.

A un endroit où pour moi, il n'y avait aucun doute -la question de continuer à le soutenir ou non n'étant même pas une question-, je me trouvais à devoir rassurer les peurs de toustes les autres. Ces peurs n'étaient pas les miennes, mais par ricochet, elles en formaient d'autres chez moi : la peur d'être délaissée par mon entourage, ou de demeurer incomprise pour le restant de mes jours par mes proches. Mes parents, Victor, David, Philippe. A tous j'ai dû transmettre que la question qui semblait tant les obséder, pour moi, n'en était pas une. Il y a des interrogations, je crois, qui se posent en des endroits du social, et pas à d'autres, vous voyez ? Mon papa a soutenu pendant des mois ma maman malade, enfermée -elle aussi-, dans un hôpital psychiatrique. C'était dur. Bien sûr que le monde s'écroulait. Je l'ai senti dans tout mon être, combien c'était dur pour mon père, que la détresse de ma mère et la réponse lacunaire des soignants le poussaient sans cesse dans ses retranchements. Jamais je ne lui ai demandé : "Est-ce que tu crois que ça vaut le coup de continuer ?". Maman voulait mourir, elle nous le répétait souvent. On aurait pu laisser tomber, non ? Plutôt, je demandais à mon père : "De quoi aurais-tu besoin ? Comment est-ce que je peux contribuer à alléger la charge que tu portes ?". Se trouver à être l'incarnant.e principal d'une posture de soutien auprès d'un proche en détresse a le potentiel de nous rendre infiniment vulnérable et isolé. Questionner le bien fondé de la posture de soutien, alors même que cette question ne se trouve être d'aucun secours pour l'aidant.e, continue à creuser un peu plus cette distance en soi et les autres. Je crois que le poids du stigmate a cette exacte fonction de rajouter des obstacles et des adversaires à une situation qui s'en trouve déjà criblée. Le pire, c'est quand l'on commence à entrevoir ses proches sous le prisme d'un face à face alors même que notre souhait le plus profond serait qu'ils nous rejoignent exactement à l'endroit où l'on décide de se placer dans l'existence. Malgré tout, je ne leur en veut pas d'avoir été hanté par l'image que l'inconscient collectif entretient autour de la figure du délinquant. Je comprends. Plus je me confronte à nos institutions, et plus je comprends la force de persuasion / d'incorporation de leurs messages. D'ailleurs, il serait injuste de m'estimer complètement extraite de leur halo alors qu'en tant qu'habitant.e du monde, cet imaginaire s'est bien évidemment aussi niché en des endroits de moi -que je m'entraine chaque jour davantage  à localiser et déconstruire pour espéréer les transmuter-.

Le bon gars, le mauvais détenu, l'irrécupérable. Il y aurait ceux qui valent la peine et ceux que l'on peut bien sacrifier sur l'autel de notre bien-pensance. Si l'on perdait moins de temps à tergiverser autour de nos peurs millénaires du "criminel", du "récidiviste" et à entretenir ses mythes, le monde aurait un autre visage que celui de notre bien aimé fatalisme répressif. Vous savez, j'ai si hâte qu'il advienne pour nous autres êtres humains une nouvelle aire de la justice : celle de l'amour, sous toutes ses formes. Fut-il romantique, filial, aldelphique, amical, érotique ou platonique. (Et il y en a tant d'autres à inventer). J'ai si hâte. Mon vœu le plus cher est de contribuer à ce changement de paradigme qui troquera les termes de "peur", "risque", "sécurité publique", et "peine" par ceux-là : "soutien de la communauté", "interdépendance", "social bridges" et "réparation du lien social par le social".

Mardi 25 janvier 2022

16:20

"Qu'est-ce que tu aimes chez lui ?", "Comment ça se fait ?". Autant de questions qu'en bien d'autres situations, on ne se poserait pas (il y a pourtant beaucoup à apprendre dans l'étude des mécanismes de reproduction de la norme*). Je n'ai jamais pensé à demander à mes parents qu'est-ce qu'ils avaient aimé l'un chez l'autre -mes parents ont le même âge, sont issus de la même classe sociale et de la même zone géographique-. Moi, on me demande pourquoi j'aime V. Je crois que notre amour apparait à bien des regards, suspect. En filigrane, derrière toutes ces questions, je pressens qu'on se demande qui tire intérêt de l'autre : est-ce moi qui ai malicieusement capturé mon sujet d'étude pour mieux l'observer ? Serait-ce lui qui a profité de l'occasion en espérant améliorer son niveau de vie ? Ces questions traduisent bien toutes les frontières sociales que transgressent notre lien. Effectivement, depuis le début, on construit des ponts aux endroits où il y avait des murs.

Je crois que je suis incapable de tomber amoureu.x.se si cet amour n'a rien de transgressif. Je dirais que je ne conçois le romantisme qu'au travers du politique, sinon rien (et puis il y a d'autres formes d'amour à investir, après tout). C'est ma manière à moi, en tant qu'êtni** et cross border, d'investir le monde. James Scott (2006) parle "d'infra politique" pour qualifier ce "domaine discret de la lutte politique" qui consiste, pour les groupes les plus subalternisés de la société, à militer dans le subtil : "au-delà du spectre visible" des bureaux de vote, des manifestations ou des discours médiatiques. Le politique, il peut être insufflé partout. Je trouve justement particulièrement intéressant de l'instiller dans le petit et de voir comment il rayonne éventuellement dans le grand. Quand je dis que notre amour est politique, j'invoque indéniablement l'infra politique de Scott, et je le conçois en ces termes : comme une dissidence implémentée dans des décisions aux tonalités toutes ordinaires -que nous prêtons parfois au hasard-, comme par exemple le choix des personnes avec qui nous relationnons. L'amour ne se réduit pas à un sentimentalisme fortuit, c'est aussi et surtout une décision tous les jours renouvelée : est-ce que cette relation me nourrit ? Est-ce qu'en entretenant ce lien, je me connecte à ce que je souhaite vivre ? Et si ce que je souhaite vivre, c'est l'incarnation d'un autrement possible, est-ce que j'estime que cette relation y contribue ? On le sait maintenant : les terrains de luttes sont multiples et ils se sont déplacés des pavés. L'identité, le corps et les relations sont eux aussi devenus des drapeaux. Encore et encore : l'intime est politique.

Hélène, elle voit un lien entre notre histoire et celle de Roméo et Juliette parce que "c'est deux jeunes qui vont défier leurs parents, leur prince, les lois de leur ville. L'absurdité des règles qui les séparent". Nous aussi, on vient déranger le social. V. et moi, on s'amuse à frictionner les diktats de la classe et ceux du genre : ne pas trop se mélanger, se reproduire dans un entre-soi, ne pas déroger aux codes de son assignation "f" / "h" de naissance. Chez moi, le terrain de jeux s'agrandit dès lors que s'invitent à la conversation des questions de classes. Chez lui, le terrain se déplace à mesure que s'opère le glissement de l'infraction aux normes légales vers la transgression des normes sociales. Celui qui voyait au sein du hors la loi un espace d'expression et de militance est en train de trouver un monde de liberté dans le hors la norme. Celles-ci ne sont pas écrites dans le code pénal. Celles-ci ne seront jamais condamnables par la loi -à moins qu'elles se recoupent en elle-. C'est exactement ici que nos deux individualités se rencontrent et s'épanouissent ensemble. Je crois que toustes les deux, on existe avec un besoin crucial qui se ressemble curieusement : celui de subvertir, de dépasser, de transgresser. Le prémisse est identique : la réalité telle qu'elle est construite à l'instant t de nos existences nous fait violence. A chacun de nos endroits du social, il nous a été donné d'observer-éprouver les conséquences désastreuses de certains fonctionnement systémiques de l'humanité -et de les analyser comme étant plus que l'addition d'aléatoires individuels-. Nous avons été blessé. Peut-être avons nous cru mourir ? Aucun de nous n'est mort. Nos êtres se sont mis en lutte. Le mélange de nos différents capitaux de naissance, maillages sociaux, et qualité de liens de soutien ont posé les bases de nos rapports respectifs au tout et à son contrat -dont chacun.e de nous a alors eu l'occasion de percevoir les manques-. Je crois que mon rapport à la loi est très plastique / instrumental, et je dirais que le sien est plus inflexible / réactionnel. Si on me demandait -outre les infractions qui concernent la mise en danger d'autrui et qui me paraissent relever d'une évidence-, je dirais que je me plie à la loi parce que j'estime que mon existence trouvera à s'accomplir de manière plus ample en dehors de la surveillance pénale et de sa répression : dans notre société actuelle, je respecte la loi en premier lieu pour éviter les conséquences liberticides que pourraient engendrer la commission d'actes répréhensibles. Quant au rapport à la loi de V., il me semble qu'il a jusqu'ici été -et c'est une interprétation qu'il trouve juste- plutôt réactionnel : révolté par les sentiments d'injustice accumulés depuis sa naissance, et encouragé en ce sens par ses groupes de pairs, il a investi la délinquance d'appropriation comme on répond à une agression d’État. Il m'explique avoir incorporé un militantisme anti-capitaliste dans l'intention de plusieurs de ses vols et escroqueries. Les velléités infra-politiques infusaient déjà la mise en acte de nos vies respectives. Aujourd'hui, elles se cristallisent autour du lien et se manifestent dans toutes les manières dont celui-ci pourra nous permettre de transmuter le social.

Je vous garantie que l’espace de créativité est vaste et que les âmes sont terriblement joueuses.


* C'est d'ailleurs tout le retournement que propose l'étude de l'hétéronormativité.

**êtni [mot inventé à partir de la contraction OVNI] : être terrien non identifié. La définition de ce terme est distillée dans le paragraphe suivant. Mon sentiment d'appartenance au monde est perpétuellement en question. Mon rapport à cet espace-temps d'existence est source de tensions majeures en moi. L'impression d'être issu d'un ailleurs dont j'ai encore le goût sans toutefois réussir à le convoquer à nouveau, est incessante. Ça ressemble au sentiment d’être une créature exfiltrée de son environnement natal. Il y faisait doux. Pourtant, sans doute ai-je à un instant T de cette existence X, décidé de faire l’expérience de la confrontation, de la différence, et de la scission brutale. Somme toutes ai-je décidé de m'offrir l'expérience terrienne des années 2000 pour tout à la fois me confronter à la violence (qui n'existe pas, d'où je viens) et, infusée de tout l’héritage de mes connaissances acquises dans mon milieu natal, participer à la construction d'un tournant politique : celui du care. Mon être s'est essentiellement investi sur terre pour contribuer à plus grand que lui-même. C'est en tout cas un mythe que j'entretiens et qui me permet de colmater le vide. Je n'en parle jamais, mais je pense que c'est le bon moment pour l'écrire. A chacun.e ses réponses existentielles, n'est-ce pas ?

Merdredi 26 janvier 2022

8:30

Je l'esquissais déjà ici, j'éprouve de la gêne à parler d'amour. Et par extension, à évoquer l'amour que je crée avec V. Je vous jure, pourtant, qu'une partie de moi aurait très envie d'embrasser les scripts du romantisme au point de lui écrire des poèmes d'amour et de les lui réciter en me mettant à genoux devant lui. Là n'est pas la question. Il y a cette gêne qui me traverse lorsque je navigue sur les groupes destinés aux "proches" ou "femmes" de détenus ou que je me trouve contrainte de remplir des formulaires à l'intention de l'administration pénitentiaire et que je me confronte à cette ligne de texte qui me demande qui je suis par rapport au détenu en question. Au début, j'écrivais "compagne", parce que j'avais envie de m'offrir l'expérience de cet emprunt au lexique d'usage. Maintenant, je marque : "partenaire de vie" ou "personne ressource". Évidemment, je choisis ces termes pour leur fonction neutralisatrice. Elles neutralisent le genre, ainsi que la nature et la configuration du lien. A mon sens, ce sont des termes inclusifs.

Je n'oublie pas que jusqu'à présent je suis toujours identifiée, dans le regard des autres, comme une "f" et par là-même associée à tous les mythes de la féminité (sentimentalisme et perte de la raison, attrait pour la maternité et les mauvais garçons). Ajoutons à cela la présomption à l'hétérosexualité qui émane du fait que je sois identifiée comme "f" et lui comme "h", et l’hypothèse de l'exclusivité qui découle des termes comme "couple", ou "compagne de" que j’ai déjà pu utiliser. Ces mots sont très courants dans le vocabulaire du maintien des liens familiaux en zone pénitentiaire. Outre le terme "famille", le mot "compagne" est d'usage fréquent. Si le premier me renvoie à l'image d'un tendre et douillet cocon, le second me laisse perplexe. Après une vaine tentative d'appropriation, je choisi désormais de le laisser de côté au profit des termes cités plus hauts. En fait, je refuse que mon identité soit prise au piège de la binarité pénitentiaire. Je refuse que mon être soit enfermé dans une boite trop petite pour moi.

L'administration p, comme beaucoup d'autres de nos architectures de pouvoirs, laisse peu de place aux corps dissidents. Elle opère une stricte séparation des genres et entretient les mythes qui sous-tendent celle-ci : le potentiel de prédation des "h" et la vulnérabilité des "f". Je me souviendrai toujours de ce rdv parloir où j'ai tenté de faire entrer quelques unes de mes culottes dans un cabas -ce qui a d'ailleurs fonctionné pendant quelques temps- et où l'un des surveillants m'a rétorqué : "Nous sommes dans une prison pour hommes ici". Comme si des êtres amab* ne pouvaient pas avoir envie de porter des culottes estampillées "f", comme si l'objet-culotte avait un genre pour de vrai. Nous, en tout cas, on y croyait pas. Peu attaché aux étiquettes liées à nos assignations de naissance respectives, on aimait s'échanger leurs sous-vêtements. C'était d'ailleurs là une des manières de pratiquer notre somato-politique de l'intime. "Et vous savez, il y a des violeurs dans cette prison, alors...". Je n'ai, jusqu'à ce jour, toujours pas bien compris le sens de cette remarque. Est-ce que cela voulait dire que si V. portait l'une de mes culottes et que malgré ses précautions, un détenu ayant commis un viol le surprenait ainsi vêtu, ses pulsions le porteraient irrépressiblement à agresser sexuellement V. ? Ou est-ce qu'on imagine que des hommes incarcérés pour viol puissent subitement se mettre à se battre pour voler nos culottes, s'ils les voyaient dans le cabas de V. ? Quoi qu'il en soit, la culotte "f" fut trop dissidente pour pénétrer l'espace pénal en zone virile. Après deux allers-retours concluants -c’est-à-dire, deux entrées et deux sorties de linges sans embûches-, les agents ont finalement arrêté les culottes à la frontière de l’espace p. Mais ils ne sont pas les seuls à sanctionner cette stricte répartition genrée : les détenus contribuent eux aussi à la régulation de l'ordre de la masculinité. Pour ces raisons, il est particulièrement dangereux pour les personnes queer d'investir la zone totalisante de la détention. Il y avait cette illustration d'un artiste trans qu'il avait osé afficher sur les murs de sa cellule : deux personnes à pénis, nus, se tenaient couchées, l'une derrière l'autre en train de s'enlacer. V. m'a raconté que cet affichage, dans le l'espace intime de la cellule -qu'il ne partageait par ailleurs avec personne à ce moment-là- lui avait occasionné une remontrance suivie d'une claque dans la figure de la part d'un détenu qui avait surpris le visuel affiché derrière sa porte (et mon cœur s'est brisé lorsque j'ai entendu cette histoire). Si c’est possible, il peut être préférable de se cacher, de sorte qu’on ne sait jamais très bien dire qui y croit vraiment (au bon ordre du genre), et qui fait semblant. On ne sait pas très bien dire qui reproduit sciemment et qui fait tout son possible pour rentrer dans les rangs.

Plus que régir le quotidien des celles et ceux qu'elle contraint, l'administration pénitentiaire contribue à maintenir et à reproduire ce que P. B. Preciado nomme le régime hétérosexuel. Lorsqu’elle enferme les corps, elle empêche dans le même temps tout un tas de techniques de micro-résistances somatiques, de ces techniques qui sont justement cruciales pour l’existence des êtres queers. Quand c'est par la transgression des normes sociales que l'on existe, comment on fait ? L'espace pénal pose le cadre d'une violence immense au sens où il impose un rappel-à-la-norme forcé. Sous couvert de la protection de la loi, il sanctionne bien au-delà des seules normes légales et s'immisce jusque dans l'intimité de nos petites culottes.

Ayant maintenant bien conscience de cela, évidemment, je frémis à l'idée d'être, via le regard que les agents pourraient poser sur moi, assimilée à ces catégories du social qui nous enferment symboliquement dans d'autres murs. Si je crains de parler d'amour, et en particulier depuis l'expérience de la prison, c'est parce que je me sens violemment traversée par ces dynamiques appelant à la réduction de notre lien autour de la forme du couple cisgenre hétérosexuel. D’autant que la possibilité de s'adonner à des micro-actes de résistance et de militance queer en prison est soit vaine, soit éminemment risquée ou éprouvante. Comment alors, exprimer pleinement qui l'on est ? Et puis : quel espace de critique nous reste t-il ? Et encore : quand c'est par la transgression aux normes que l'on existe, comment on fait ? Dans le cadre de la prison, cet espace d’écrasement identitaire et de discipline drastique des corporalités, l'une des possibles marges de manœuvre qu'il reste -alors que le corps a déjà éprouvé le redressement-, c'est le langage. Chaque mot déverse son monde d'intelligibité, et en ce sens : en choisir un et en délaisser un autre est déjà un acte politique. Cela m'apparaît maintenant nettement et je décide alors de refuser l'étiquette de "compagne de" ou de "femme de” détenu qui m’étouffe. D'ailleurs, je dois bien me rendre à l'évidence : malgré mon souhait d'aller à leur rencontre et de créer avec elles du commun, j'ai le sentiment d'un perpétuel décalage entre ma réalité et celles de la majorité des femmes qui chaque semaine attendent devant les portes de la prison à côté de moi. Toujours, mon besoin d'appartenance est en quête d'une communauté autour de laquelle s'agréger. Faire famille, vous savez ? V. me raconte souvent se sentir seul en prison et avoir le sentiment de "ne plus faire parti de ce monde". Moi, ça fait bien longtemps que je ne sens pas appartenir au monde et, as I can see, plus je me frotte à ses institutions, plus le fossé se creuse.

*assignated male at birth / assigné homme à la naissance

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