Crossing social borders, tentative de théorisation d'une démarche identico-politique

Tyler Mitchell

Samedi 09 octobre 2021 – 09:05

Cross-border (CB), ajd :

1 - Au sens géopolitique : Qui concerne le franchissement d'une frontière, les relations entre pays de part et d'autre d'une frontière.

2 - Au sens identico-politique : Qui concerne la subversion de cadres, de normes, d'us et coutumes inhérentes à une réalité sociale située, avec une intention politique de questionner le référentiel donné.

Désigne un état d’être mu par l’élan du dépassement des cadres de références qui font autorité dans telle réalité sociale à un instant t. Cette qualité d’existence est par essence subversive, prompte à la provocation, à la (re)mise en question des pratiques et des significations qui constituent le contenu majoritairement relayé d’une société à un instant t. La personne connectée à l’énergie CB vit régulièrement les contacts avec la réalité telle que socialement construite à un instant x comme une violence par rapport à la configuration de son propre monde intérieur. L’être humain relié à l’élan du border crossing fait montre d’un décalage, d’une visible incapacité à s’adapter à la réalité telle qu’elle existe à un instant t. Pourtant, iel refuse de supporter l’entière responsabilité de son inadaptation et est perpétuellement à la recherche de manières par lesquelles iel pourrait exprimer sa voix marginale. Si iel refuse de s'excuser d'investir le monde à sa manière, iel prend aussi le parti de ne pas se soustraire aussi radicalement qu'iel en rêverait, du fonctionnement de la société à laquelle iel ne se sent pas appartenir. Au contraire, la qualité d'être du cross border impulse chez iel une posture confrontationnelle, c'est-à-dire un penchant allant de l'exploration de jusqu'à l'intronisation dans des morceaux institués de la société, c'est-à-dire des espaces d'existences jugés valables et socialement valorisés aux yeux du plus grand nombre. Cette qualité d’être, tout en paradoxe, génère un fort mouvement d’auto-affirmation identitaire qui se nourrit souvent de l'émotion-colère ou de l'émotion-tristesse nées de la confrontation avec le monde institué au quotidien. Notons ici que la force de l'état CB est de permettre un recyclage des émotions. Dans le même temps, cette qualité d'être est aussi très énergivore car elle nécessite de mobiliser, en toile de fond de soi-même, un élan combatif de l'ordre de la résistance. C'est cette même résistance que viennent grignoter les tenants et autres promoteurs du cadre institué, jusqu’à, éventuellement, la détruire. Cette façon-là d’investir l’existence-vie fait en effet face à des risques sociaux qui peuvent éventuellement se voir être recouverts par des labellisations pathologisantes. Attention, ces mêmes labels sont autant de diagnostics qui peuvent masquer les forces macro-sociales à la source des comportements jugés dysfonctionnels pour n'en mettre en lumière que l'aspect individuel.

- Risques sociaux : processus de stigmatisation et d’exclusion, internalisation de la marginalité et isolement.

- Risques psychopathologiques : troubles anxieux généralisé, troubles paranoïaques, troubles schizophréniques et tendances suicidaires pour le cas des personnes se montrant particulièrement usées par les mécanismes de relégation et qui ne disposent pas de soutiens assez solides permettant d’aider à contrebalancer et à recycler les émotions nées du processus de stigmatisation.

Vrai que pour continuer à maintenir son feu intérieur, la personne aux orientations CB doit préserver sa flamme. En tant qu'insider d'une réalité sociale dont la configuration ne lui apparaît ni familière, ni confortable, il revient à cette personne de trouver à puiser des ressources à l'extérieur de ce monde qui est bien plus prompt à l'épuiser qu'à la nourrir. C'est là qu'interviennent les allié.e.s et autres adelphes. C'est là qu'entrent en scène les dites communautés et autres collectifs de pairs partageant ensemble une même vérité et tentant de l'implémenter dans une réalité en marge de celle qui domine le monde. Ces microcosmes à l'intérieur même de la macrogonie sociale, ces micro-sociétés qui comportent leurs codifications et leurs espaces de sens propres sont autant des sources de reprises de force pour les laissés pour compte de la giant machine que des tentatives de la subvertir. S'il y a l'alternatif (l'acte de se retirer et de construire du sens en marge de la société établie) et l'oppositionnel (c'est-à-dire la critique politique franche), comme le formule Raymond Williams, alors ces deux postures ne s'excluent pas l'une et l'autre. Je crois qu'elles forment les deux bords d'un spectre qui laisse la part belle aux manières d'incarner un entre-deux. C'est exactement cet entre-deux qui caractérise la dynamique du crossing social qui consiste justement en de perpétuels allers-retours entre le grand, le petit, le tout et la partie. Le crossing social constitue l'essence même d'un trait d'union, d'un pont, d'une traversée. Ni complètement contre -c'est à dire opposé-, ni complètement sans -c'est-à-dire alternatif-, ce mouvement revendicatoire et identitaire tente inlassablement de dessiner le paysage d'un pour et d'un avec. S'iel était une dynamique, iel serait l'accueil. S'iel était un métier, iel serait un.e médiateurice. S'iel était une discipline, iel serait la sociologie.

Lundi 26 avril 2021 – 13:36

Le sentiment de vivre dans un monde polycomplexe qui refuse de se regarder. Cherchant inlassablement à se lisser, il ne cesse de perfectionner son classement en catégories (de préférences, binaires), et invisibilise de ce fait tout ce qu’il y a « à côté ». Toute l’expérience des tenant.e.s de cette marginalité se résume alors à tenir le cap, à résister à toutes les incursions incessantes de la réalité telle qu’elle est aujourd’hui socialement construite, cautionnée, transmise et renvoyée dans nos faces. Toujours, il nous faut nourrir cette foi inébranlable en la légitimité de nos vues dissidentes sur la vie, parce qu’en bien des situations, nous nous trouverons en position d’être les seul.e.s représentant.e.s d’un autrement qui ne cessera d’être remis en question, critiqué ou moqué. C’est très régulièrement une bataille pour l’obtention de la reconnaissance d’exister dans les yeux d’autrui. « Si, c’est possible », « la réalité est plus complexe que ça », « en disant ça, tu oublies un morceau du monde ». Le travail qui s’offre à nous autres résistant.e.s du quotidien est colossal : certes contestataires d’un ordre établi, nous sommes du même temps créateurices d’un autrement dont la conception tient à celleux qui ne savent plus se contenter du statu quo. Celleux pour qui il dépend parfois d’une véritable question de survie identitaire que de se créer l’espace nécessaire à cette autre façon d’exister.



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