Guérir et célébrer : Syndrome de Stress Post Traumatique et joie politique
Jeudi 15 août 2024
22 :38
« Vous avez un souvenir à revoir » indique Facebook. C’est très pernicieux. Peut-on faire un tri sélectif de ces souvenirs ? La solution que j’ai trouvée, c’est que je n’ouvre plus ces notifications-là. Je ne me sens pas encore prêt’e à relire certaines des choses que j’ai écrites. C’est compliqué parce qu’en partie, de ces souvenirs, j’en ai besoin. J’ai construit ma thèse dessus, et je dois pouvoir être en capacité de la relire. Et pourtant c’est là : il y a vraiment des morceaux de la réalité auxquels je n’ai plus envie de me confronter en ce moment. Je me suis éloigné'e de tous les groupes que j’avais intégrés et qui traitaient de la prison. Je sélectionne le contenu que je veux voir apparaître sur mon fil Instagram. Parfois, je dois mettre en sourdine des comptes que j’ai pourtant envie de follow par solidarité, mais je n’ai actuellement pas le courage de faire face à leur contenu. Je sais par avance que certaines lectures seront anxiogènes alors je dois décider si vraiment j’ai envie de lire tel livre et me faire un peu violence, ou pas. Je suis déçu’e de ne pas être capable de manifester ou de soutenir des camarades en garde en vue. Je suis triste de constater que je ne prends plus de nouvelles de certaines personnes parce que j’ai peur de ce qu’elles vont me renvoyer en termes de reviviscence du passé. A la fois j’ai envie de parler et de me taire. J’ai des choses à transmettre sur un sujet qui me fait peur. J’ai envie de fuir et de rester. J’ai à la fois envie de fuir et de créer à partir de cette expérience qui m’a profondément marqué'e. J’aimerais pouvoir me dire que c’est du passé, parce que formellement c’est le cas. Ça fait deux ans maintenant que la prison est derrière nous, c’est le cas.
Si j’écris moins ici -ça fait un an environ- c’est en partie parce que mon énergie est en train de créer ailleurs, en partie parce que j’ai peur que si je parle de ce dont j’aurais envie de parler (c’est-à-dire actuellement de plutôt belles choses), tout va de nouveau s’écrouler. Je ne sais pas bien dire si je verse dans la superstition ou si je suis rationnel’le. Je me rends compte que je ne sais plus très bien ce qui est vrai et faux, réaliste ou immatériel. Il y a tellement de situations que j’ai entendues et vues et que je n’aurais pas cru possibles. Il y a tellement de choses qui existent dans la réalité et qu’on ne montre pas à la télé. C’est comme si avoir accédé à un certain niveau de connaissance expérientielle avait abîmé mon sentiment de protection -parce que s’il y a bien une chose que j’ai appris, c’est que l’ignorance protège-. Je me sens infiniment plus vulnérable face à l’avenir et j’ai du mal à avoir la certitude que « mais non, ça n’arrivera jamais, ça -ce truc qui fait terriblement peur-, t’inquiète pas ! ». Je parle d’une perte de sentiment de sécurité et de confiance en la vie. Je parle d’une désillusion généralisée. Je crois que c’est légitime d’être déstabilisé quand certaines de nos fictions fondatrices se désintègrent. Lorsqu’on se met à craindre ces instances dont on nous explique depuis enfant qu’elles sont censées collectivement nous protéger, d’une certaine manière, quelque chose d’assez fondamental s’écroule. Je parle pas juste du stress au volant lors d’un contrôle routier. Je parle du cœur qui palpite à la vue de la moindre voiture de police garée de manière aléatoire, je parle des images paranoïaques qui accompagnent le son de la sirène, je parle…mais j’ai plus envie d’en parler, en fait.
Non, j’aimerais vraiment raconter les joies. Parce que d’elles non plus, je ne sais pas quoi en faire. Ces dernières semaines je suis submergé’e de joie et je ne sais pas où la dire, parce que j’ai peur de trop l’exposer. Je me dis que je dois écrire et publier ce texte pour conjurer ce sort. Parce que la joie des expériences minoritaires est politique. Parce que je suis aussi inspiré’e par le beau, et qu’il parait que le monde en a besoin. Parce que l’expérience sur terre comporte aussi ses lots de plaisir et que je et on ressent tous les jours le besoin viscéral de célébrer nos petites et grandes victoires. La plupart du temps, on ne sait pas ce qu’ils et elles deviennent, après la prison. Je le disais à C., en tant que témoin, je suis souvent ému’e, et je ne sais pas quoi faire de cette émotion. Il va me falloir trouver des supports pour la dire, c’est une évidence. Le chemin parcouru est immense. Chaque jour on se répare un peu de nos expériences de(s) l’enfermement, on fabrique les outils dont on a besoin et on grandit. Ce que nous créons nous apparaît relever d’une forme de justice infiniment plus puissante que celle qui s’incarne dans nos geôles et nos tribunaux. (Oui je les oppose, bien sûr que je les oppose). J’ai de la gratitude d’être partie prenante et témoin de ce processus de régénération. Ce savoir-là aussi, m’a été transmis par l’expérience :
« Vous avez un souvenir à revoir » indique Facebook. C’est très pernicieux. Peut-on faire un tri sélectif de ces souvenirs ? La solution que j’ai trouvée, c’est que je n’ouvre plus ces notifications-là. Je ne me sens pas encore prêt’e à relire certaines des choses que j’ai écrites. C’est compliqué parce qu’en partie, de ces souvenirs, j’en ai besoin. J’ai construit ma thèse dessus, et je dois pouvoir être en capacité de la relire. Et pourtant c’est là : il y a vraiment des morceaux de la réalité auxquels je n’ai plus envie de me confronter en ce moment. Je me suis éloigné'e de tous les groupes que j’avais intégrés et qui traitaient de la prison. Je sélectionne le contenu que je veux voir apparaître sur mon fil Instagram. Parfois, je dois mettre en sourdine des comptes que j’ai pourtant envie de follow par solidarité, mais je n’ai actuellement pas le courage de faire face à leur contenu. Je sais par avance que certaines lectures seront anxiogènes alors je dois décider si vraiment j’ai envie de lire tel livre et me faire un peu violence, ou pas. Je suis déçu’e de ne pas être capable de manifester ou de soutenir des camarades en garde en vue. Je suis triste de constater que je ne prends plus de nouvelles de certaines personnes parce que j’ai peur de ce qu’elles vont me renvoyer en termes de reviviscence du passé. A la fois j’ai envie de parler et de me taire. J’ai des choses à transmettre sur un sujet qui me fait peur. J’ai envie de fuir et de rester. J’ai à la fois envie de fuir et de créer à partir de cette expérience qui m’a profondément marqué'e. J’aimerais pouvoir me dire que c’est du passé, parce que formellement c’est le cas. Ça fait deux ans maintenant que la prison est derrière nous, c’est le cas.
Si j’écris moins ici -ça fait un an environ- c’est en partie parce que mon énergie est en train de créer ailleurs, en partie parce que j’ai peur que si je parle de ce dont j’aurais envie de parler (c’est-à-dire actuellement de plutôt belles choses), tout va de nouveau s’écrouler. Je ne sais pas bien dire si je verse dans la superstition ou si je suis rationnel’le. Je me rends compte que je ne sais plus très bien ce qui est vrai et faux, réaliste ou immatériel. Il y a tellement de situations que j’ai entendues et vues et que je n’aurais pas cru possibles. Il y a tellement de choses qui existent dans la réalité et qu’on ne montre pas à la télé. C’est comme si avoir accédé à un certain niveau de connaissance expérientielle avait abîmé mon sentiment de protection -parce que s’il y a bien une chose que j’ai appris, c’est que l’ignorance protège-. Je me sens infiniment plus vulnérable face à l’avenir et j’ai du mal à avoir la certitude que « mais non, ça n’arrivera jamais, ça -ce truc qui fait terriblement peur-, t’inquiète pas ! ». Je parle d’une perte de sentiment de sécurité et de confiance en la vie. Je parle d’une désillusion généralisée. Je crois que c’est légitime d’être déstabilisé quand certaines de nos fictions fondatrices se désintègrent. Lorsqu’on se met à craindre ces instances dont on nous explique depuis enfant qu’elles sont censées collectivement nous protéger, d’une certaine manière, quelque chose d’assez fondamental s’écroule. Je parle pas juste du stress au volant lors d’un contrôle routier. Je parle du cœur qui palpite à la vue de la moindre voiture de police garée de manière aléatoire, je parle des images paranoïaques qui accompagnent le son de la sirène, je parle…mais j’ai plus envie d’en parler, en fait.
Non, j’aimerais vraiment raconter les joies. Parce que d’elles non plus, je ne sais pas quoi en faire. Ces dernières semaines je suis submergé’e de joie et je ne sais pas où la dire, parce que j’ai peur de trop l’exposer. Je me dis que je dois écrire et publier ce texte pour conjurer ce sort. Parce que la joie des expériences minoritaires est politique. Parce que je suis aussi inspiré’e par le beau, et qu’il parait que le monde en a besoin. Parce que l’expérience sur terre comporte aussi ses lots de plaisir et que je et on ressent tous les jours le besoin viscéral de célébrer nos petites et grandes victoires. La plupart du temps, on ne sait pas ce qu’ils et elles deviennent, après la prison. Je le disais à C., en tant que témoin, je suis souvent ému’e, et je ne sais pas quoi faire de cette émotion. Il va me falloir trouver des supports pour la dire, c’est une évidence. Le chemin parcouru est immense. Chaque jour on se répare un peu de nos expériences de(s) l’enfermement, on fabrique les outils dont on a besoin et on grandit. Ce que nous créons nous apparaît relever d’une forme de justice infiniment plus puissante que celle qui s’incarne dans nos geôles et nos tribunaux. (Oui je les oppose, bien sûr que je les oppose). J’ai de la gratitude d’être partie prenante et témoin de ce processus de régénération. Ce savoir-là aussi, m’a été transmis par l’expérience :
* Les changements de postures individuelles (mêmes lorsqu’elles sont ancrées sur plusieurs années) face à la vie sont possibles
* Ces changements sont processuels et prennent du temps (ça peut se compter en années)
* Il est primordial de savoir les repérer au plus tôt, les encourager, les faciliter et les célébrer
* Très important : la logique de la punition est de nature à réduire l’aptitude à et la vitesse de la transformation
* Il y a des bonnes pratiques en matière d’accompagnement par les pairs (c'est à dire qu’il y a une véritable expertise à bâtir ici, et il s’agit souvent plus de savoir-être que de savoir-faire, de soft skills)
* Les rôles d’accompagné.es-accompagnant.es /aidant.e-aidé.e, à un moment donné du parcours, finissent par se mélanger
Cela fait longtemps que je suis instinctivement convaincu'e de la puissance du soin, de l’amour et de la bienveillance radicale. J’ai la joie d’observer que mes présomptions ont une contenance, une matérialité, que je peux vraiment me permettre de leur donner du crédit parce qu'elles produisent du réel : elles sont génératives, pour le meilleur. Aussi, je suis d’autant plus persuadé'e que nos croyances et notre aptitude à développer des imaginaires participent à la création de la réalité. En d'autres termes : nous avons besoin de nourrir de nouveaux mythes, de fabriquer de nouvelles histoires -cette fois pro-sociales et non pas anti-sociales, comme le sont les histoires de la pénalité, de la stigmatisation, du contrôle et de l'exclusion-. Je choisis donc de continuer de croire en l’amour -l’amour radical- et toujours, de réfléchir et expérimenter autour des multiples formes que cette expression peut prendre. Je suis encore bien davantage assuré'e qu’il ne s’agit pas là d’une question de sentimentalisme niais, ce dont il s'agit est éminemment politique, c'est très sérieux et complètement d'utilité publique. Ça parle de Nous, ça nous concerne directement, en tant que vivants parmi le vivant, dans un monde abîmé.
Cela fait longtemps que je suis instinctivement convaincu'e de la puissance du soin, de l’amour et de la bienveillance radicale. J’ai la joie d’observer que mes présomptions ont une contenance, une matérialité, que je peux vraiment me permettre de leur donner du crédit parce qu'elles produisent du réel : elles sont génératives, pour le meilleur. Aussi, je suis d’autant plus persuadé'e que nos croyances et notre aptitude à développer des imaginaires participent à la création de la réalité. En d'autres termes : nous avons besoin de nourrir de nouveaux mythes, de fabriquer de nouvelles histoires -cette fois pro-sociales et non pas anti-sociales, comme le sont les histoires de la pénalité, de la stigmatisation, du contrôle et de l'exclusion-. Je choisis donc de continuer de croire en l’amour -l’amour radical- et toujours, de réfléchir et expérimenter autour des multiples formes que cette expression peut prendre. Je suis encore bien davantage assuré'e qu’il ne s’agit pas là d’une question de sentimentalisme niais, ce dont il s'agit est éminemment politique, c'est très sérieux et complètement d'utilité publique. Ça parle de Nous, ça nous concerne directement, en tant que vivants parmi le vivant, dans un monde abîmé.

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