De la théorie de l'esprit au savoir par le corps (après Nahel, et toustes les autres)



V., devant la fac de droit


A toutes celles et ceux qui ne « comprennent pas » j’aimerais essayer d’expliquer. Humblement. Avec mes mots à moi. Des mots constitués à partir d’une expérience hybride : l’expérience d’un passage. Celle d’une trahison, peut-être, aussi.

A toutes celles et ceux qui ne « comprennent pas », j’aimerais demander : avez-vous déjà interrogé votre généalogie ? Avez-vous tenté de délimiter les contours spatio-économiques, les racines socio-raciales de votre existence ? Individuellement, et sur votre lignée ? Et au-delà de la question strictement héréditaire : pouvez-vous tracer les formes de démarcation sociales des personnes qui vous entourent ? A toutes celles et ceux qui ne « comprennent pas », j’aimerais faire une invitation : explorez votre écosystème. Quelles sont ses formes, la texture de ses espaces, ses couleurs, ses goûts ? A quels endroits du social sont situées les personnes qui vous sont le plus chères ? Celles dont vous diriez qu’elles sont précieuses pour le monde ?

J’ai mal. Je sens bien que j'investis un interstice impraticable et déchirant. Je me situe à l’endroit de la fracture, de la béance, à l’endroit où l’existence brûle. Ça a le goût d’un écartèlement.

J'ai grandi dans un white space de la classe moyenne. Je viens d’un espace du monde où l’on fait confiance à la justice. Je viens d’un endroit où on a pas particulièrement peur de la police. Je viens d’un lieu où s’entretient et se conforte un privilège de taille, celui de pouvoir être placé en situation de spectateur. Vous savez, ce rôle qui consiste à être le témoin éloigné d’une actualité dramatique qui se déroule toujours derrière un écran ? Si la terre tremble, c’est à la télé. Si la France se déchire, c’est à la télé. Si le monde s’écroule, c’est à la télé. Derrière cet écran, c’est perpétuellement l’histoire des autres qui est racontée. Papa, maman et les deux enfants sont assis sur le canapé ou installés autour de la table, en train de manger. C'était souvent à ce moment-là que se déroulait le spectacle de la justice : pendant le journal de 20h, sur TF1. C’était comme ça, dans le cocon où j’ai grandi. (Je n’en veux à personne, j’explique). Pour oublier ces images, il suffit d’éteindre la télé et de se blottir dans son lit, à l’étage. Parce que, lorsque la télé est éteinte, dans les espaces ruraux, le soir, on n’entend plus un bruit.

Armé de ce bagage existentiel, je crois que je peux dire que je comprends celles et ceux qui ne comprennent pas. Je me reconnais en elles et eux. Moi aussi, j’ai grandi avec cette croyance absolue en l’idée que pour moi « tout est possible ». Moi aussi, j’ai été amené à construire une confiance indéfectible en la vie, parce que la vie, après tout, m'avait jusqu'ici toujours ouvert les bras. J’étais convaincu que la police était là pour me protéger en cas de préjudice, que les médecins me soigneraient si j’étais malade et que je pourrais devenir à peu près n’importe qui je voulais être si je consentais à m’asseoir suffisamment longtemps sur les bancs de l’université. Il suffisait de le vouloir.

Je crois que si je suis passé « de l’autre côté », c’est justement parce que j’ai voulu comprendre. Il y avait quelque chose, vraisemblablement, qui m’échappait. Il y avait quelque chose, derrière les grands principes du droit -que j’avais étudié sur ces fameux bancs-, qui m’avait manqué.

Quand je parle de ce sentiment de tranquillité d’existence -je dirais même, ce goût de l’immunité- dans lequel je baignais, quand j’explique ça à V., il me demande si je regrette. Je lui dis que non. Je ne peux pas regretter de mener une vie qui soit plus proche de mes valeurs profondes de justice sociale. Même si ce positionnement emporte avec lui une désillusion radicale, des questionnements existentiels quotidiens et qu’il me fait beaucoup plus souvent penser à la mort qu’avant. La mienne (au sens de : comment exister dans un monde dont la configuration me fait autant violence à moi, et aux miens ?), mais aussi celles des autres, celles des personnes qui constituent mon univers d’appartenance et qui figurent parmi les premières cibles du système pénal. Kaoutar Harchi l’a si bien dit : avant d’être tué, Nahel était tuable. C’est de cela dont il s’agit.

Voilà ce que j’aimerais demander à toutes celles et ceux qui ne comprennent pas : est-ce que vous avez peur, pour vous ou l’un des vôtres, d’une fin tragique que les autorités pourraient légitimer par des raisons de sécurité ? Est-ce que c’est un scénario auquel vous avez seulement pensé ? Est-ce que vous craignez la survenue d’une décision brutale de la part des tenants de l’autorité ? De ces décisions qui peuvent littéralement ébranler le cours de votre existence -sans que vous n’ayez besoin de signer nulle part-. Est-ce qu’il vous arrive, le soir, avant de vous coucher, d’appréhender l’introduction des forces de l’ordre dans votre domicile ? Est-ce que quand vous et les vôtres croisez des uniformes bleus, vous sentez vos jambes vous lâcher ou la rage, soudain, vous prendre le ventre ? Est-ce que la justice vous a déjà arraché l’un de vos enfants (pour quelques mois ou pour toujours) ?

Je veux dire : est-ce que ces situations vous apparaissent comme des menaces imminentes ? Est-ce que ces situations vous rappellent des souvenirs traumatiques ? Est-ce que ces situations font partie des réalités auxquelles font face les personnes qui vous sont les plus chères ?


S’il vous plait, répondez.

Parce que c’est exactement de cela dont il s’agit.

J’aimerais dire : certaines personnes ne pourront jamais comprendre tant qu’iels n’auront pas subi, parce que leurs contextes expérientiels sont trop loin de celles et ceux qui souffrent frontalement des mécaniques oppressives. Peut-être que vous faites partie de ces personnes-là. Tant que les ventres ne se sont pas retournés, les cœurs brisés et les souffles coupés, parfois, on a du mal à se projeter. En disant cela, je ne souhaite à personne des malheurs. Ce que j’ose profondément espérer, c’est que l’on crée davantage d’espaces où il est possible pour le monde de se mélanger de sorte à littéralement muter ensemble. Parce que lorsque les corps ne sont pas viscéralement marqués, il est plus facile de se sentir extérieur. Face à des années d’expériences terrestres facilitées par une vie confortable où tout se passe à la manière dont on nous l’a toujours enseigné, les mécaniques de la théorie de l’esprit sont souvent vaines. L’entre-soi nous empêche depuis trop longtemps de connecter avec d’autres histoires, d’autres blessures et d’autres rapports au monde. L’entre-soi est un endroit propice aux mécanismes d’altérisation, de diabolisation mais aussi de confortation de nos propres certitudes. Il y a « nous » et puis les « Autre » avec un grand A. C’est d’ailleurs ce qui caractérise le mieux le syndrome du spectateur : le fait de voir, mais sans parvenir à s’identifier. Sans jamais se sentir concerné. Puisque rien dans notre corps ne nous rappelle à l’expérience des Autres.

Notre société est emplie de corps indemnes qui ne se mélangent pas. Ces corps sont autant protégés qu’empêchés par le privilège de la distance. Ils sont protégés du sentiment d’injustice mais ils sont aussi tenus loin de toutes les voies d’accès à l’expérience de celles et ceux dont l’existence-même est nourrie par la colère. Les privilèges sont aussi des barrières. Ils nous tiennent si éloignés de certains espaces qu’ils nous empêchent de comprendre les enjeux qui les traversent, et donc, aussi, d’avoir envie de les soutenir. C’est ainsi que les personnes les plus privilégiées peuvent être privées de devenir de solides partenaires de luttes. N’oublions jamais : plus on multiplie nos expériences humaines, plus on s’autorise des traversées sociales, et plus on crée aussi des portes d’identifications possibles, des points de contact, des ponts. C’est ainsi qu'il nous est possible de mettre à l’épreuve les processus d’altérisation pour les remplacer par des mécanismes de connexions, de réunions et de solidarité collective.

Le choix des espaces que nous fréquentons, des activités dans lesquelles nous nous engageons, ou des personnes avec lesquelles nous nous lions constituent de véritables marges de manœuvre au niveau individuel. Nos terrains affectifs sont des espaces de luttes. Nos écosystèmes relationnels sont politiques. D’ailleurs l’amour -sous toutes ses formes-, comme l’explique bell hooks, est un acte, une décision. En tant que personnes dotées de privilèges (acquis ou hérités), je crois que nous ne devons pas sous-estimer les différentes micro-subversions qui peuvent drastiquement affaiblir le long fleuve tranquille de la reproduction sociale.

Les petits ou grands conforts / pouvoirs / statuts que nous possédons vont de pair avec la question de la responsabilité : si de l’endroit où nous sommes, nous n’arrivons pas à comprendre, cela doit pouvoir s’expliquer socio-logiquement, mais ça ne doit pas nous empêcher de chercher à nous rapprocher de ce morceau de l’existence qui visiblement nous échappe. Si nous ne comprenons pas, c’est peut-être que nous ne sommes pas bien placés -au sens social et spatial du terme- et qu’il nous revient alors d’opérer un mouvement, une incision ou un basculement. Évidemment, ce ne sont pas des choix confortables. Ce sont des choix nécessaires dés lors que l'on aspire à se rapprocher de la paix et de la justice dans un monde où il n'est plus possible d'attendre que les changements viennent d'en haut.

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