Le parti de la dissidence / le groupe de parole
Dernier groupe de parole avant la pause vacances. Serait-ce pour moi le dernier tout court ?
Cette fois-là, peut-être par peur de commencer avec un "je", l'espace de discussion s'ouvre sur l'actualité du mouvement Black Lives Matter. "Pourquoi il n'y a pas plus de manifestations dans les rues au sujet des violences sexuelles ?". En France, ce n'est pas des violences policières et du racisme dont il faudrait parler, il y aurait plus urgent, explique une participante. Comparer le système "racisme" au système "sexisme" et conclure à la primauté de l'un sur l'autre "c'est un sacré statement" je me dis tout bas, avant de m'autoriser à mettre en mots l'émotion colère qui nait en moi à l'écoute de ses propos. A chaque fois que j'ose l'oralité, c'est une petite victoire. Je vous jure qu'il y a tout un processus interne à l’œuvre en terme de contrôle de la légitimité à dire, de censure du contenu du message, de remaniement de sa forme, le tout sur fond de gestion des pulsations cardiaques. En général quand je prends la parole, donc, c'est parce que l'élan vital qui siège en moi a été trop puissant pour être découragé par toutes les barrières de ma langue. Plus tard, alors que nous réussissons à percer le secteur du "je", le phénomène se produit une seconde fois, sous l'impulsion de la banalité d'un "et toi, Lou ?" qu'une des facilitatrices me lance. Ok, la question ainsi dirigée spécifiquement envers moi, c'est un "no escape" qui clignote en rouge dans ma tête. Je crois que j'aurais difficilement osé m'épancher aussi longuement si l’impulsion n'était pas justement venue de l'extérieur. Au fond, ce "et toi ?", aussi terrifiant soit-il, m'était nécessaire. J'avais ainsi pu facilement passer le check point numéro 1 : légitimité - ok.
Et moi, donc ? Bien sûr que je pouvais me relier aux propos de B. qui venait juste de poursuivre le conte de sa vie romantico-domestique avec un homme ambivalent. "C'est compliqué". Elle l'aime, ne voit pas sa vie sans lui, mais oui, parfois, de plusieurs manières, il se montre violent. Elle sait. Lucide vis-à-vis de sa dépendance affective, elle m'impressionne. A sa place je serais terrifiée à l'idée de l'avouer aussi directement à l'audience qui nous entoure. Elle non, elle dit : "Je l'aime". Alors oui, je dis que je comprends. Que moi c'est presque pareil, à la différence près que je ne vis pas avec la créature en question et que même, je n'ai pas de relation exclusive avec elle. A la différence aussi et surtout que, aujourd'hui, je ne "subis" plus. Je veux dire que quand je parle à la première personne du singulier, il y a tout un tas de mots que je ne conjugue plus, parce que j'en préfère d'autres ("décider", "choisir", "me challenger", "oser", "subvertir"...). Et ce n'est pas là qu'un déplacement en terme de champs lexical dont il s'agit, le discours est complètement performatif : il correspond à une transformation radicale de positionnement. En fait, ce que j'ai expliqué à l'auditoire ce jour-là, c'est que j'ai troqué le paradigme de la victime contre celui de l'expérimentaliste. J'ai échangé le "100% safe relationship goal" contre la haute tolérance au risque. Ouais, j'ai décidé que j'allais m'offrir cette aventure. Parce qu'en fait, là tout de suite, j'en ai envie. Ça veut dire qu'à ce jour, je baisse les armes de cette lutte contre moi-même et je développe d'autres outils qui me permettent de naviguer la relation sur le mode de la réduction des risques.
Quelque part, là où c'est lourd, le féminisme, c'est quand on te demande subtilement, sans jamais vraiment l'énoncer, d'épurer ton cercle relationnel et de ne t'entourer que de personnes absolument pas problématiques. Face à cette injonction qui ne dit pas son nom, il y a une partie de moi, celle que je pourrais appeler la résistante à l'entre-soi, qui n'est absolument pas d'accord. Je crois que je suis l'antithèse de la non-mixité. Voilà : plus que tout, ce qui grandit à l'intérieur, c'est une envie de confrontation à l'autre-soi. Fût-il violent. Ça aussi c'est un statement, tu me diras. En tout cas c'est là où j'en suis, et cela ne concerne que moi. Je ne dis pas ce qui devrait être pour les autres, je dis ce qui est juste pour moi. Pourtant, j'éprouve toujours un peu de culpabilité à l'idée de me sentir outside of the mainstream feminist paradigm. C'est là qu'une petite voix me demande : "Quand vas-tu arrêter de t'excuser d'exister ?". C'est juste que ça fait peur. Ouais j'ai eu peur ce jour-là. Peur qu'on me ramène de force à un statut de victime dans lequel je ne me retrouve pas, peur qu'on me regarde comme cette petite chose fragile et irrationnelle, peur qu'on me dise que je me trompe et qu'on sait mieux que moi. Contre toute attente, personne, dans l'audience, personne n'a rien dit de cela. Ma peur ne s'est pas réalisée. Pire, j'ai même pas vu de pitié dans leurs yeux. En fait, j'ai vu le contraire. Ouais, j'ai entendu du soutien, de la valorisation de ma démarche et de ma façon de l'intellectualiser. Je crois que ce jour là j'ai enfin trouvé ce que je cherchais en participant à ce projet de libération collective de la parole : la validation de ma démarche dissidente de la part d'un groupe de pairs.

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