Statut de victime : (un)completed / le groupe de parole
| Lune |
C'est quoi, une victime ?
A
en écouter d'autres, je me mets à douter, parfois. Je me dis que quand
même, mon quotidien devrait être plus impacté que ça. Que quand même, je devrais
être plus énervée que ça. Je vois que leur agresseur, elles ont tendance à le diaboliser, à le ranger dans la case du "foutu, on peut plus rien en tirer". Je constate que cette rage, souvent, c'est ce qui leur donne l'élan de porter plainte. Je comprends alors mieux pourquoi je ne l'ai pas fait et ne l'envisage toujours pas. Ou "pas encore", pourrait-on me rétorquer sur ce ton dont tantôt je salue la bienveillante intention, tantôt je déplore la tentative plus ou moins secrète d'orientation de mon agentivité. Moi aussi, je me suis déjà retrouvée sur le fil : ballotée entre l'envie de protéger à tout prix une femme des affres de sa relation toxique, et la nécessité de ne pas m'immiscer dans une prise de décision qui ne me revient pas. En fait, je l'ai appris de l'intérieur comme de l'extérieur : on ne fait pas à la place de. Qu'il s'agisse de quitter, continuer, bloquer, décrocher, raccrocher, rappeler, porter plainte ou la retirer. A chaque tentative d'action à la place de, de conseil vigoureusement asséné sans que pourtant il ne soit demandé, c'est autant d'occasions de prise de puissance manquées pour l'acteurice de sa vie. Décider est un acte en lui-même. Peu importe de quoi ce verbe est suivi. Décider est un mot-action ou une action-mot (un axiome) puissant et auto-légitimant. Je vous en prie, écoutez-le. Il vous parait insensé, naïf, contre-productif ? Saluez la force, le courage, la puissance de la personne qui le porte, et ensuite, si vous avez toujours quelque chose de contribuant à dire, parlez en votre nom et en votre nom seulement. Vous pouvez aussi très bien vous taire après les premières salutations.
Je crois que je sacralise la prise de décision. Surtout quand il s'agit d'une expérience "f", de ces expériences qu'on a trop souvent tues. J'ai conscience que là tout de suite, il y aurait bien des arguments justifiant que dans telle ou telle situation, l'ingérence soit de mise. Ok, et si j'avais envie de plaider pour la toute-puissance de la décision ? Parce que là tout de suite, c'est dans cette énergie-là que je navigue. Fatiguée de ne pas être prise au sérieux, lasse qu'on ait trop décidé à ma place ? Peut-être bien. Attirée par la subversion et motivée par la contradiction ? Certainement. Comme une envie de les faire mentir. Comme une envie de leur crier que d'autres chemins sont possibles. Qu'on peut vouloir dire merci à ses traumas et les personnes y étant associées plutôt que de déplorer les avoir vécus. C'est grave, docteur ? Syndrome de Stockholm ou résilience ? Déni, coping strategy, point médiant ou culminant des "5 étapes du trauma" ? Je me nourris de vos diagnostics, comme des miens d'ailleurs, toujours à la recherche de ce regard extérieur que je m'entraine, encore et encore, à adopter. Mais il y a une chose que toujours je vomis : les imposteurices. Celleux qui tentent de prendre le volant alors que la voiture est lancée et qu'il y a même une carte ouverte en grand sur le tableau de bord. La bagnole ne déambule pas à l'aveugle, il semble que la trajectoire soit construite et réfléchie, alors ?
Comment je devrais vivre une situation, par quelle étape je devrais passer, à quel moment, où est la fin et où est le début, quel est le meilleur positionnement à adopter et quelles tactiques mettre en œuvre ? Même si vous avez pour moi des réponses parées des meilleures intentions, il est important de comprendre qu'il n'y a rien que j’exècre le plus que d'être dépossédée de moi-même. N'en déplaise aux bien-pensant.e.s, aux bienveillant.e.s, aux damoiselleaux de sauvetage. Tant que je ne l'ai pas demandé, je n'ai pas besoin d'être sauvée. Qui vous dit que la vie n'est pas pour moi un vaste jeu que je ne prends pas autant au sérieux que vous toustes ? Qu'est-ce qui vous fait penser que parce que les agressions que j'ai vécues revêtent le label pénal des "crimes et délits", j'estime avoir subi des actes appelant l'office du sacro-saint droit rétributif ? Parfois, j'en veux même au Code Pénal de choisir pour nous. J'en veux à la justice de nous voler les préjudices qu'on subit et de s'estimer compétente pour les résoudre sans nous, avec la parole d'avocats en guise de représentation du peu de nous-même qui reste sur cette scène juridico-théâtrale de l'absurde. Cette justice ne vient chez moi rien réconforter. Ni mon besoin d'opérer une transmutation du corps-douleur-"f" (ce corps qui m'appartient comme celui, immense et collectif, dans le quel il puise) ni mon désir d'observer un processus de mue efficace dans le corps-carapace-"h" de l'agresseur (ce corps qui lui appartient comme celui, immense et collectif, dans lequel il puise). Elle est louable, cette volonté de faire plus grande place à "la victime" en droit, mais c'est sans compter le fait que la machinerie pénale n'a jamais été fabriquée pour ça. Alors, quand la fameuse "v" a des besoins et désirs auxquels la boite à outils judiciaire ne sait pas répondre, on fait comment ? Error 404 : il y a pas les ressources, ici. Parce que les scènes, les vêtements, les codes sont déjà commandés, il n'y a plus aucune place pour la créativité, le sur-mesure et l'attention à la guérison collective qui pourtant sont nécessaires au traitement de situations à chaque fois poly complexes où s'imbriquent plusieurs niveaux de réalités, à la fois micro et macro sociales. Souvent aussi, au passage, on perd un peu d'humanité dans ce processus trop bien huilé. On oublie un peu de nous, quand on est policier.e, gendarme, avocat.e ou juge. C'est normal, l’État forme des rouages pour ses machines, et les machines n'ont pas peur de broyer.
Je voudrais pas qu'on me comprenne de travers : c'est pas comme si j'étais franchement triste de pas faire fonctionner la giant machine. Au contraire, j'ai surtout très envie de souligner la nécessité d’œuvrer au-delà d'elle. De créer des solidarités, des initiatives collectives, des renouveaux et des surprises. De s'autoriser à imaginer ce que le monde dans lequel on vit nous apprend à penser impossible, vous comprenez ? J'ai aucune envie de m'en remettre à un système "par défaut", surtout pas quand j'y vois des non-sens béants. Et puisque là tout de suite, je le peux, je me permets ce luxe là, celui de ne pas demander l'aide de la machine. Celui de tenter tant bien que mal de me dessiner un statut sur-mesure. En fait non, plus qu'un statut (il est bien trop statique le statut) : un positionnement. Je ne suis pas une case, pas une catégorie, je ne suis pas un aller sans retour, pas un gradiant sur une échelle à sens unique. Je suis dynamique : j'avance, je recule, je me fige et puis soudain je saute. Mais toujours, animée par la conscience que mon être est un élément à part entière de la vaste chorégraphie du monde qui à chaque instant s'écrit, je danse.
Je voudrais pas qu'on me comprenne de travers : c'est pas comme si j'étais franchement triste de pas faire fonctionner la giant machine. Au contraire, j'ai surtout très envie de souligner la nécessité d’œuvrer au-delà d'elle. De créer des solidarités, des initiatives collectives, des renouveaux et des surprises. De s'autoriser à imaginer ce que le monde dans lequel on vit nous apprend à penser impossible, vous comprenez ? J'ai aucune envie de m'en remettre à un système "par défaut", surtout pas quand j'y vois des non-sens béants. Et puisque là tout de suite, je le peux, je me permets ce luxe là, celui de ne pas demander l'aide de la machine. Celui de tenter tant bien que mal de me dessiner un statut sur-mesure. En fait non, plus qu'un statut (il est bien trop statique le statut) : un positionnement. Je ne suis pas une case, pas une catégorie, je ne suis pas un aller sans retour, pas un gradiant sur une échelle à sens unique. Je suis dynamique : j'avance, je recule, je me fige et puis soudain je saute. Mais toujours, animée par la conscience que mon être est un élément à part entière de la vaste chorégraphie du monde qui à chaque instant s'écrit, je danse.
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