Déplacement de la lutte : de l'inter à l'intra / (dé)liaison L-M

Lune


Le confinement me ramène en des lieux desquels il est difficile de m'enfuir. 
Je ne parle évidemment pas de mes quatre murs.

J'observe. J'ai toujours été friande de réflexivité, mais là, parce qu'il fait bon de s'appuyer sur pause, j'observe encore plus. Ou peut-être que je me cache moins, lasse de fuir l'implacable observateurice omniscient.e qui siège en moi. Dissection de mon métabolisme somatopsychique : je regarde comment les stimuli corporels sont associés à des pensées et comment les pensées peuvent mettre en mouvement le corps. Et devine quoi ? Il est souvent dans l'équation. Quelque part entre la sensation et la forme-pensée. Jamais très loin. Une gestuelle, un mot peut le réveiller. Un parfum.

Si je m'écoutais, là tout de suite, je ferais l'éloge de son odeur. Le sel de sa...le souffle de...ses...Et puis ses...ses mains. Je ferais l'éloge de ses mains. Ces somato-morceaux de lui avec lesquels à la fois il frappe, tient fort, menace, empêche, retient, maintient...et caresse. Je le sais. Et là tout de suite, j'en ferais l'éloge. Tu entends ? J'écrirais que jamais je n'en ai vu de si belles. C'est absolument indécent. Il coupait toujours parfaitement ses ongles et je remarquais immédiatement quand il venait de parfaire sa manucure. J'adorais minutieusement les inspecter, ces mains. Repérer les micro lésions, les blessures, les nouvelles irritations et cicatrices sur leur épiderme. Et puis y apposer le "bisou magique" qui guérit toutes les plaies. C'est insensé. Et toujours, passer mes doigts sur ces endroits où à force de frottements et autres ports de charges lourdes à répétition, les coussinets avaient considérablement durcis. Et puis encore, enfuir ma tête dans ses paumes, quand...Pas maintenant. Je refuse. C'est plus l'heure de venir me hanter, c'est...fini. On avait dit que c'était fini, non ?

"On dirait que t'as totalement conscience de ce qui t'arrive. Alors toi ça va, t'es pas dans l'emprise", une femme officiant dans une association X m'avait fait la remarque. Mais c'est quoi l'emprise en fait ? Je vais te le dire ce que c'est, pour moi, l'emprise. L'emprise c'est ce lieu-là. Ce lieu duquel tu ne sors pas, même quand tu croyais avoir pu t'échapper par la fenêtre. L'emprise, c'est les souvenirs sous forme de somato-mentalisations qui te suivent. Ce lieu, même abandonné, il t'aspire. Tu le sens ? Dans ton dos ? Il t'aspire. L'emprise c'est toi. L'emprise, c'est pas ses sms encore et toujours, mais tes réactions corporelles euphoriques à l'idée même qu'il essaie de te joindre. L'emprise, c'est tes sens en ébullition quand le dernier contact de sa peau avec la tienne remonte à il y a trop longtemps (aka plus d'un mois et demi). C'est quand...C'est même quand tu sais qu'il était inimaginable de vivre avec cette personne plus d'une journée sans que cela ne tourne au vinaigre, c'est quand tu sais ça et que même séparés, séparés parce que je le rappelle, tu l'as voulu, il te...Il te quoi ? Il te manque. L'emprise c'est cette lutte de toi contre toi-même. De toi contre tes lubies complètement irrationnelles, de toi contre l'idéalisation du non-idéal-typique. De toi contre le toi qui arrive à trouver du beau à l'endroit même où ça fait mal. Qu'est-ce qui est beau là-dedans ? Qu'est-ce qui est beau dans la douleur ? Qu'est-ce qui est beau dans les cris ? Qu'est-ce qui est beau dans le viol ? Qu'est-ce qui est beau ? Raconte. Explique. Moi je sais pas, moi je ne sais plus quoi te dire. Moi je tente, comme je peux. Moi j'essaie de te dire noir sur blanc que...

Évidemment que j'ai conscience. C'est peut-être tout ce que j'ai jamais su faire, finalement : gagner en ultra-lucidité avec le temps. Se regarder sans fard. D'accord, et ensuite ? J'en fais quoi de mes auto-auscultations ? Moi aussi je croyais que "prendre conscience" c'était la clé de voûte du processus de deuil de la relation toxique. Il m'apparaît là tout de suite, que cette étape n'en est qu'une parmi d'autres. C'est indéniablement le début, c'est le fil qui passe dans le chas de l'aiguille - pour coudre le fil de la vie, il faut du fil et une aiguille n'est-ce pas ? -. C'est une étape nécessaire, donc, le fil. Je veux dire primordiale, même. Mais insuffisante. C'est tout juste l'étape qui sonne le glas du déplacement de la lutte : c'est entre moi et moi-même plus que jamais que les cartes sont distribuées. Un constat qui emporte deux conséquences. Un, j'ai visiblement repris assez de terrain pour me faire le luxe de l'occuper seule, et deux, les sols sont minés. Il était là juste avant, et pendant longtemps. Alors oui, il a laissé quelques marques, et parfois aussi, des souvenirs explosifs qui ça et là font irruption dans ma face. Je n'ai d'autre choix que de faire avec. Parce que c'est de ma somato-existence dont il est question. Faut-il rappeler que notre terrain de lutte favori, c'était justement mon propre territoire corporel ?

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