La sortie
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| "mourir, et renaître" - Lune |
14 :38
La distance jusqu’à la sortie se raccourcit et les tensions se font plus palpables. On se sent comme sur un fil, on s’est dit hier et aujourd’hui, V., Victor et moi.
Parce qu’hier tout a failli flancher. V. nous appelle vers 19h00 pour nous raconter.
Une histoire d’écoutes de nos échanges sur la cabine téléphonique, ce dispositif de communication interne à la prison -à l’intérieur de chaque cellule- sous surveillance. Evidemment, à chaque appel, une voix nous rappelle que « Cet appel peut être écouté ou enregistré ». On n’a pas bien compris pour quelle raison, mais les agents se sont mis à écouter -et notre intuition nous dit qu’ils ne peuvent pas écouter comme bon leur semble, qu’il y a une procédure à respecter-. Ils ont tiqué sur des conversations dans lesquelles on citait nommément des membres du personnel. On y discutait de la vie à l’intérieur des murs, soulignant certaines subversions qui avaient cours dans l’enceinte. Parce que mine de rien, tout ce personnel en bleu et noir fait partie intégrante de notre quotidien à nous aussi. Ils sont des acteurs centraux dans le cadre d’un parcours d’exécution de peine, et cette peine, on l’exécute ensemble. Évidemment qu’on en parle. Eh bien il ne fallait pas. V. n’a plus qu’à se tenir à carreaux pendant tout le mois de juillet, l’informe un gradé qui souligne qu’il s’agit seulement là d’un « recadrage ». Mais ça pourrait aller plus loin que ça : il ne faut surtout pas parler des agents (comme s’ils le faisaient pas, dans l’autre sens). Ce qu’on en comprend là, c’est qu’il ne faut pas parler des agents depuis un dispositif d’enregistrement. Il en va de leur « protection » lui expliquera un surveillant. « Tu sais beaucoup trop de choses sur tout le monde, la directrice elle a même voulu te transférer » lui dira encore le gradé. Auraient-il peur pour la sécurité du personnel ? Ou bien peur quant à la mise à découvert de manquements professionnels et déontologiques dont les enregistrements pourraient constituer un témoignage accablant ?
« Mais on sait que t’as plus rien à faire en prison, c’est pour ça, on va pas te casser les couilles à un mois de la sortie. Seulement, ne fait plus ça ».
Cette sensation que tout peut s’écrouler en un claquement de doigts, vous voyez ? Cette sensation de se trouver du côté vulnérable du rapport de force, là où toutes les décisions peuvent s’abattre à tout instant sans notre consentement, sous couvert d’un motif sécuritaire dont la légitimité est toute puissante.
Mercredi 06 juillet 2022
19 :18
19 :18
J. a pris 3 ans lors d’une comparution immédiate. Pour me l’annoncer, E. me transfère un mail de son avocate : « Madame, le tribunal a condamné M. X à la peine de 3 ans d’emprisonnement. La requête en confusion de peine a été rejetée car le tribunal n’avait pas les jugements pour le faire. Nous pourrons ensuite demander la confusion dans les prochains mois (il faudrait que le comportement de M. X continue à être irréprochable). Cordialement, Y.Y., Avocat ».
L’art d’annoncer des drames avec politesse.
Jeudi 04 août 2022
16 :01
V. m’appelle pour me dire qu’il a signé tous les papiers, pour demain. Même celui qui indique que sa sortie s’effectuera à 9h. Il est agacé et inquiet que notre programme soit bouleversé. On était parti sur 8h, selon les informations que nous avions eu jusqu’ici. Je crois que la prison vole tellement de temps qu’il n’avait pas envie de lui laisser ne serait-ce qu’une seconde de plus.
J’ai terriblement chaud, je suis fatiguée de cette chaleur, un peu angoissé, je me mords la peau des joues -à défaut de celles des doigts, qui me fait encore mal d’hier-. Mais j’ai terriblement envie d’en finir avec la pénitentiaire. Avec ces « intermédiaires qui mettent des bâtons dans les roues », je dis. J’ai envie qu’on ait enfin la possibilité d’avancer ensemble, de faire face aux épreuves de la vie en s’auto-organisant de façon solidaire et bienveillante, avec nos alliés, selon nos règles, nos idées et nos valeurs, foncièrement tournées vers l’approfondissement des magnifiques potentiels que nous recelons en nous toustes. J’ai envie de communication fluide, à n’importe quelle heure de la journée, et de mouvement. Je rêve maintenant de sortir de cette fixité à laquelle on a été obligé malgré nous pendant si longtemps.
*
16 mois après, le leitmotiv du « sens de la peine » n’a définitivement plus aucune prise sur moi. Pour l’avoir expérimentée, la peine, pour avoir essayé, je vous jure, d’en tirer le meilleur du meilleur, je le dis : en soi, il n’y a aucun sens à une peine de prison. C’est absurde, contre-productif, et mortifère. C’est un des plus gros gâchis institutionnels que l’on ait jamais imaginé et sans doute l'un des dénis majeurs de notre temps.
Lorsque le poids des murs s’abat sur l’un des nôtres et sur nous, sa « famille », c’est une vaste arène de combat qui s’ouvre, jusqu’à des années durant -pour les plus longues peines-, pour espérer voir triompher nos relations de cette gigantesque entreprise de déliaison sociale. Sur des ruines, il nous revient de préserver un peu de vie. J’aimerais tellement décrire le goût de la destruction qui envahit irrémédiablement les bouches dès lors que les corps passent de l’autre côté des murs, qu’ils soient étiquetés « détenus » ou bien « famille ». Certains ont la force, d’autres non. Il y a ceux qui se séparent, ceux qui se suicident, et ceux qui « vrillent ». Je ne les oublie pas. J’ai vu, expérimenté et entendu trop de drames. Désormais, elles et eux sont gravés dans ma chair. C’est pour la vie.
Chaque jour c’est un combat que nous avons porté seul.e.s : détenus, proches et alliés. Celles et ceux qui ont fait le choix de croire en l’humain plus qu’en l’institution soulèvent ensemble un fardeau incommensurable : celui d’être du « mauvais » côté. Tout au long de ces 16 mois ce sont nos bras ballants, contraints à rester dehors pendant qu’il était dedans, qui ont œuvrés dans le silence et l’invisibilisation les plus totales. Cette « famille » là n’est personne aux yeux du monde, et pourtant. Sans les mille fourmis qui s’agitent aux portes des prisons, la vie dedans serait éminemment plus violente encore. Qu’iels ramènent du shit au parloir, des simvalleys en parachute, qu’iels passent des heures à discuter derrière le combiné de la cabine téléphonique, les proches participent à prendre soin des contre-coups psychosociaux d’un gâchis généralisé. Les proches sont en première ligne pour payer le coût du vaste processus de destruction carcéral. Et on ne le sait pas. On ne le dit pas. On ne le voit pas.
Alors, c’est quoi le « sens » de tout ça ? La prison, c’est un endroit mortifère dans lequel on cherche un trésor pour se convaincre que c’était pas « pour rien ». Parce que se limiter à dire que « c’est injuste », et que « ça fait mal » nous voue à une position d’éternelle victime d’un système qui se perpétue mieux lorsque ses masses sont trop fatiguées pour se rassembler autour d'une cause commune. En fait, le sens, à force de le chercher, on finit éventuellement par le trouver. On trouve quelques miettes ça et là, que l’on rassemble et puis on dit que c’est une œuvre d’art. Et s’en est vraiment une. Survivre aux barreaux est une putain de démonstration de force de vie.
Les brutalisations quotidiennes d’un être cher ont beau êtres recouvertes du vernis de la loi ou de la « République française », elles n’en demeurent pas moins intolérables. Si l’on regarde bien, on se rend compte qu’elles n’apparaissent acceptables que pour celles et ceux qui ont le luxe de s’en tenir éloignés. Ce n’est pas parce que l’on a mis au point un monstre, raffiné ses processus, et dépensé des milliards pour son fonctionnement qu’on n’a plus le droit de faire machine arrière et de reconnaitre que l’on s’est trompé, qu’on a raté, qu’on a détruit, qu’on a gâché. Encore faut-il en prendre conscience. J’aimerais que plus de juges, de procureur.es, de policier.es, de directeurices d’établissements pénitentiaires comptent parmi leur réseau relationnel proches des personnes criminalisées. Et j’aimerais que cette personne derrière les barreaux ne soit pas juste un voisin, une connaissance ou un usager. Je parle d’une fille, d’un petit-fils, ou d’un mari. Je parle de ces gens que l’on aime et à qui on est profondément attaché. Je souhaite à nos humanités de davantage se mélanger, de créer des ponts, des fenêtres, des portes. Il nous faut des points de jonction. Il y a un apprentissage que cette expérience-thèse m’a frontalement transmis : on ne comprend véritablement une problématique qu’en la vivant. Pas en étant un témoin éloigné, un passant, quelqu’un qui a entendu que, pas même en regardant un reportage à la télé. Ça ne suffit pas. Je vous jure, ça ne suffit pas. On ne se rend véritablement compte qu’à partir du moment où l’on accepte de se départir du privilège de la distance. C’est un cadeau immense en terme expérimental, et en même temps une claque existentielle profonde. Elle vient toucher jusqu’à notre sentiment d’appartenance à une nation ou au monde tout entier. Elle vient directement malmener le concept de citoyenneté.
Il se dit souvent que la prison c’est « l’école du crime ». Moi je vois que c’est avant tout l’école de la rage, le creusot d’un sentiment d’injustice dévastateur. Cette colère, je la ressens au plus profond de moi aujourd’hui et j’arrive à la convoquer beaucoup plus facilement que jamais. C’est incroyable, mais je n’ai jamais, de toute ma vie, été aussi en colère qu’aujourd’hui. La colère n’a jamais fait partie de mon panel émotionnel primaire. Et pourtant, pourra-t-on me dire : je n’y étais pas, je suis resté dehors, moi. Peut-être pourrait-on croire que j’ai été préservé. La rage, somme toute, est très contagieuse. Elle passe par-delà les murs, les barreaux, et les vitres en plexiglas. Pendant tous ces mois, j’ai accumulé tellement de colère, de dégoût et de mépris. Mais j’ai aussi connecté une tristesse profonde. Je sais qu’il va falloir que je les exorcise. La vie me dira quand et comment.
Indéniablement et heureusement, la prison a aussi stimulé mon sentiment de responsabilité. En tant qu’humain parmi les humains, je me sens éminemment responsable du visage de notre société et de ses créations institutionnelles. Alors même qu’elles existaient bien avant que j’arrive sur cette terre et qu’il m’a davantage semblé les subir qu’avoir l’opportunité de les agir. Je me sens responsable, à mon échelle, de la face du monde. Et je sais qu’il y a de l’espoir. J’ai rencontré des humains derrière et devant le guichet, usagers et professionnels de diverses instances sociojuridiques. J’ai connecté avec nombre d’élans de contributions complètement aliénés par les protocoles -policier critique, bailleurs sociaux conscients, juge éclairé, surveillant animé- ou par la rage -des détenus condamnés à de longues peines ou ayant vécu plusieurs allers et retours en prison-. Et c’est là d’ailleurs peut-être le pire : c’est d’observer qu’il y a tant de matières, tant de ressources, tant d’envie de contribuer qui sont investies pour servir des techniques administratives, au détriment de la rencontre entre êtres-humains et des logiques de la solidarité (pour ne pas dire : de l’amour). J’ai maintenant une peur bleue de nos protocoles et de cette valeur autour de laquelle se cristallise selon moi toute la dégénérescence du lien social : la distance. Dans ma vie, à mon échelle et déjà rien qu’à mon échelle, je me sens responsable d’abolir cette culture de la distance pour lui préférer l’expérience de la proximité. L’idée de famille au-delà des liens de sang ou du mariage, l’idée de créer une communauté de pairs rassemblés autour d’expériences transfuges** me travaille perpétuellement, en même temps qu’il me semble, divers éléments de ma vie convergent en ce sens, sans que je ne le décide vraiment. Ce sont au sein des « community-based approaches » que je trouve un souffle d’air et c’est par là que j’ai viscéralement envie et besoin d’orienter ma vie. En ce sens, les théories, pratiques et espoirs développés au sein du mouvement de la justice transformative me nourrissent et guérissent quelque chose de profondément blessé en moi.
J’ai besoin de retrouver un sentiment d’appartenance. J’ai besoin de continuer à tisser du sens de ma place sur terre. Le système pénal m’a offert un vertige : il a plus que jamais renforcé mon questionnement existentiel : si ce n’est pas à ce qu’on appelle « la France », à quelle systémie aurais-je envie d’appartenir ? Dans quel paysage social, relationnel et humain aurais-je envie d’évoluer ? Et si j’avais le choix, à quoi ressemblerait « la justice » ?
*
Si je suis « citoyen » alors je suis responsable des institutions qui nous aliènent.
Je suis responsable, à mon échelle, de l’existence du système pénal. Je suis une partie de la prison. Une partie de moi se trouve quelque part dans les murs, les sols ou les serrures. Une partie de moi pense et diffuse encore des messages qui enferment, catégorisent et oppriment. Une partie de moi aimerait se venger. Une partie de moi est appelée par le réflexe de la punition, parce qu’elle a lu, vu, ou expérimenté des sévices de ce genre. Une partie de moi est portée à la reproduction de ce qui a existé avant moi. Je veux le reconnaître, l’exorciser et le sublimer.
** Par « expériences transfuges », je veux parler de ces expériences par lesquelles un individu décide sciemment de « passer » d’un côté à l’autre du social. Soit parce qu’il décide de se confronter à des réalités sociales précaires et de mettre une partie de ses privilèges au profit de personnes en situation d’oppression systémique, soit parce qu’il compte agrémenter son capital social précaire et réaliser une ascension sociale, dans l’objectif de donner de la voix aux sans-voix dont il se revendique. L’idée fait référence au terme de « cross-border ».
Dimanche 25 septembre 2022
22 :26
22 :26
J’ai encore un peu peur de dire « c’est fini ». J’ai peur d’une lettre, d’un coup de téléphone ou d’une visite inopinée le matin. Je me demande si là actuellement quelques agents ne sont pas en train d’enquêter sur lui, sur nous. Parfois, quand je vois une voiture de police passer à côté de moi, je me demande si c’est pour nous. Quand c’est V. qui me le dit, je lui rétorque qu’il est parano. En réalité, je ne suis pas non plus épargnée par cette pensée absolument automatique. Je me demande s’ils nous connaissent. Je me demande s’ils nous surveillent. J’ai hâte de ce jour où je serai à nouveau serein à côté d’agents en bleus noirs. Je me demande si ça reviendra, en fait.
Ça fait plus d’un mois que la prison est derrière moi. Enfin presque. Je pense beaucoup à J., et E., respectivement détenu et proche de détenu, qui elleux y sont restés. Et puis toustes les autres.
Je pense beaucoup à la directrice, aux juges, à la procureure, aux gendarmes. Je pense beaucoup à toutes ces personnes qui ont pavé le chemin de nos vies pendant une amplitude de 16 mois et qui ne nous ont toujours rencontrés que par tous petits morceaux. Tandis que nous n’étions qu’un dossier parmi tant d’autres, je me pose régulièrement des questions sur leur vie et je suis toujours animé par l’idée obsédante d’un jour pouvoir leur parler vraiment, les enlacer et me connecter à la vie par-delà l’uniforme.
Je sens que j’aurais comme besoin de passer au travers d’un processus de réparation qui consisterait à faire pont avec celles et ceux qui ont posé les conditions de la survenue de cet ouragan pénal que constitue l’incarcération d’un des miens. Même si ce n’est pas exactement elles et eux. J’aimerais rencontrer une personne magistrate, procureure, un membre des forces de l’ordre et un.e directeurice pénitentiaire qui accepteraient de se regrouper autour de ma peine à moi. Pour l’écouter, la reconnaitre, valider sa légitimité. Et puis j’aimerais écouter leurs histoires. Me permettre de me connecter à ce qui est vivant dans chacun de leurs cœurs. J’aurais besoin d’un.e facilitataire, et puis de mes proches. Et j’aimerais y voir toute personne extérieure à l’espace pénal ou à mon cercle affinitaire qui se sentirait portée par l’idée de participer. Une des facettes de mon rêve de guérison ressemblerait à quelque chose comme ça. Une autre consisterait à exposer, publiciser, donner à voir et à entendre les morcellements intérieurs, les détonations viscérales et les chocs systémiques que provoquent l’expérience de se trouver numéros parmi les numéros, assujettis à la décision d’humains à qui le droit a donné un droit sur nos corps et nos vies.
J’ai été astreint au silence, à la séparation forcée, à l’inquiétude perpétuelle et surtout, surtout, moi aussi, j’ai été empêché de mes mouvements. Car j’aurais aimé le sortir de là. J’aurais juste aimé avoir à sonner à la porte grillagée et dire : « Vous prenez l’un des miens. Il n’est pas seul, laissez-nous nous occuper de lui. Nous possédons un toit, sommes des honnêtes citoyens qui avons un emploi, maîtrisons les codes du « bon comportement » en société, disposons d’une confiance illimitée en la vie, n’avons pas eu l’occasion, au cours de nos trajectoires, d’accumuler assez de sentiment d’injustice pour nourrir une haine généralisée envers le monde, pas encore ». L’espace pénal, c’est avant tout l’histoire d’un mécanisme centralisateur qui décide pour nous, sans égard pour notre conception du monde, nos aspirations, nos ressources et nos capacités d’agir, en transgression éhontée de notre consentement.
Mon cordon ombilical d’appartenance citoyen a été salement affecté par toutes ces décisions directement impactantes pour ma vie, mais bel et bien prises sans mon aval, sans même ma consultation. Aujourd’hui demeure un traumatisme qui tourne en boucle, et que j’aspire à exorciser. Le sentiment d’injustice, d’impuissance et d’aliénation est une plaie ouverte qui met à mal mon lien de rattachement au monde et toutes les intimes convictions d’y trouver un jour une place. Le sentiment d’injustice est dangereux car il provoque des « à quoi bon ? » auxquels il convient de résister si l’on espère un jour « ressortir plus fort », avec un goût de victoire dans la bouche, en lieu et place de ce trop plein de salive gluante que la bienséance nous conduit toujours à ravaler.
Mardi 04 octobre 2022
19 :39
19 :39
Ce matin, juste avant que le réveil ne sonne, j’ai rêvé d’agents en bleu. Ce n’est pas la première fois. Une histoire de vol dans un magasin, commis par une connaissance à V. et moi. Nous l’avons rejointe tout en étant informés de ce qu’elle s’apprêtait à faire. En fait, si nous nous trouvons sur place en position de témoin, c’est tout spécialement pour que je puisse observer la manière de procéder d’une opération qui habituellement se passe sans heurts, m’avait-on expliqué. Mais pas aujourd’hui. Lorsque nous arrivons, la jeune voleuse passe à la caisse. Une partie des ses courses se trouve sur le tapis, prête à être réglée, et une autre est dissimulée dans un cabas. « Eh, je dois quand même vous dire, cette dame a rempli un cabas entier de produits [sans les poser sur le tapis] ! », une cliente qui faisait la queue désigne le cabas noir posé nonchalamment à la sortie de la caisse et s’adresse au caissier, alors en train de biper les articles que la coupable maintenant dévoilée s’apprêtait effectivement à payer. Rapidement, celui-ci comprend le stratagème et appelle les forces de l’ordre. Comme nous étions visiblement là, à attendre la jeune femme entre la caisse et les portes du magasin, les enquêteurs ont décidé de perquisitionner notre domicile pensant que nous, ou plutôt V. -au regard de son casier-, pouvait être complice d’une quelconque manière. Je ne les ai pas vu fouiller, je suis directement projeté dans une salle, dans une temporalité plus lointaine. Ellipse. On dirait un bâtiment scolaire vide, laissé à l’abandon. 4 enquêteurs nous expliquent qu’un meuble a été retrouvé dans les affaires de V. Ce meuble en bois repeint serait issu d’un vol. Il serait un objet rare fabriqué avec du bois de sapin de très haute qualité. Je me vois poser plein de questions aux enquêteurs qui petit à petit semblent nous traiter avec plus de familiarité. J’apprends que le meuble appartiendrait à un professeur d’université. Lorsque je demande quelle discipline il enseigne, je me réveille.
Vendredi 14 octobre 2022
16 :00
A mesure que le goût des murs s’éloigne, il me semble que les pensées, les projets et les ambitions fleurissent à nouveau. Il y a comme un espace mental nouveau -ou que j’avais oublié- qui s’ouvre en moi. La respiration à plein poumon m’est à nouveau permise. Je m’autorise des rêves. L’opportunité de choisir de quoi demain sera fait redevient accessible. Doucement. Cela prend du temps de se réapproprier son pouvoir d’agir après des mois de prises de décisions sous contrainte.
En parallèle à cette confiance en la vie peu à peu regagnée demeure un reflux de peur, liée à cette rupture brutale du mouvement de l’existence, survenue il y a maintenant plus d’un an. J’ai peur des détenteurices de l’autorité et de leur capacité de s’introduire dans nos vies et de les ravager littéralement en un claquement de doigt, ou de langue. Je ne dis pas que s’ils n’étaient pas là, les ennuis n’existeraient pas. Je dis simplement qu’ils rendent un peu plus laborieuses toutes les démarches de responsabilisation consciente au travers desquelles une personne ayant causé du tort est amenée à passer. Tout s’empire, au contact de la police, des tribunaux et de la prison. Lorsqu’ils interviennent du côté des « infractaires », chacun de ces acteurs-institutions ont l’effet de poser de nouveaux fardeaux sur des épaules souvent déjà trop fragilisées pour les supporter -la vaste majorité des personnes criminalisées étant précaires-. On a pas besoin de ces bâtons dans les roues. On voudrait avancer dans la vie, on voudrait pouvoir se regarder en face, on voudrait pouvoir se remettre en question et se transformer efficacement. La prison n’est pas dessinée pour faciliter ces processus. Avant de se regarder soi, puis de se donner l’espace de regarder les autres avec empathie, il faut veiller à sa survie tout à la fois physique et émotionnelle, et celle de ses proches, lorsqu'on a la chance d'en avoir.
*
Si j’avais tellement hâte de la sortie, c’était pour plusieurs raisons. Il y en a bien plus que ça, mais j’en évoquerai trois.
Déjà, pour ne plus être assujettis à cette perpétuelle inquiétude quant à la vie d’un des miens, étant donné l’aura mortifère de la prison. L’inquiétude gangrène tout dans le quotidien, elle prend une place considérable dans les esprits et ne laisse absolument aucun répit. Elle implique de se battre contre soi-même pour ne pas ruminer, pour ne pas angoisser, pour ne pas faire ce que tout être humain est naturellement incliné à faire dès lors qu’il se trouve pris dans une situation de privation forcée. Pour ne pas penser, il faut inlassablement trouver des occupations, se discipliner à s’y astreindre, travailler sa maîtrise émotionnelle et puis se donner les moyens de puiser des ressources dans un au-delà existentiel, tant la réalité terrestre paraît insupportable. Ensuite, je rêvais de la sortie pour avoir l’occasion de développer ces milles et une choses qui n’avaient pas l’espace de se déployer entre les murs. Je parle de la question de la matérialisation d’idées, d’intentions, de projections. Je parle du passage du discours aux actes, puisque les murs nous confinent à la fixité et à l’échange de mots. En fait, la sortie, c’est le moment de mettre toutes les idées, les intentions et les promesses nées de la prison à l’épreuve du terrain de la vie libre. En parlant de fixité, voici la troisième raison. La prison ne permet des mouvements qu’en des sens et des protocoles bien précis. C’est toujours elle qui décide. Elle balise tout. Toutes les marges de manœuvres qu’elle semble laisser ne sont en fait que des mirages d’agentivité. On prend ce qu’il reste, c’est tout. On pourrait penser qu’en tant que proche je n’ai pas été spatialement confiné, mais c’est faux. A partir du moment où les droits de visites sont strictement réglementés et que les lieux de privation de liberté se trouvent la plupart du temps dans des zones difficilement accessibles, mes mouvements ont évidemment été contraints. Pour être clair, ce ne sont pas seulement de mes allées et venues au parloir dont je parle. Je veux aussi parler de tous mes élans au rapprochement à tout instant de la journée ou de la semaine, qui, parce qu’ils étaient interdits, ont conduit à un empêchement de faire ce que je souhaitais faire.
Pour toute personne détenue, encore davantage pour les « désistants », la sortie est de toute évidence l’occasion d’un vaste processus de réapprentissage et de resocialisation. Tout ne se passe pas sans heurts. Mais indéniablement, dehors, tout est plus efficace. Le temps est complètement accéléré et les possibles sont démultipliés. Pendant la peine, chacun de part et d’autres des murs passe son temps à compter les heures nous séparant du prochain jour, nous séparant du prochain parloir, nous séparant du prochain UVF, nous séparant de la prochaine permission, nous séparant de la sortie. En comparaison, pendant les premiers mois après la fin, les journées sont si remplies que le temps défile trop vite. Toutes ces heures à penser, à fabriquer des rêves, à projeter des plans peuvent enfin s’éprouver sur le terrain des possibles. A cet endroit, nous avons alors l’opportunité d’affronter les limites de la vie, de soi-même et des autres. Pas les limites de la pénitentiaire, NOS limites. Nous avons alors l’occasion de nous adapter et nous réadapter à l’infini. On le fait parce qu’on s’aime, on le fait parce qu’on tient aux un.es et aux autres, on le fait parce qu’on a à cœur de fonctionner ensemble. On ne le fait pas parce que c’est écrit dans un règlement ou par peur d’une punition supplémentaire. L’affect est plus fort que toutes les lois. Les liens informels sont plus puissants que tous les uniformes.
C’est nous, enfin, qui sommes au volant de nos vies. Et je vous assure, ce n’est pas chaotique. C’est anarchique au sens noble du terme -et d'ailleurs au premier sens du terme-, c’est-à-dire qu’ensemble, nous posons un cadre, des règles et des principes dont nous décidons dans le consentement de chacun. Dans notre langage, nous employons les termes « d’engagement » et de « valeurs ». Nous inventons les mécanismes dont nous avons besoin pour vivre en paix, c’est-à-dire en dehors de la mainmise du système pénal. Nous n’avons plus besoin de l’aval d’un agent pour passer une porte et se retrouver, nous n’avons plus besoin de créditer des centaines d’euros mensuellement pour se parler. Il n’y a plus de tiers pour diriger nos vies car nous sommes capables de nous organiser ensemble de sorte à veiller collectivement les un.es sur les autres. Nous avons la capacité de fonctionner en autonomie pour prévenir, soutenir et faciliter des processus qui sont au service de la vie. Nous n’avons pas besoin des agents en bleu, des créatures en robes, nous n’avons pas besoin d’avoir peur du couperet de la loi pour adopter des attitudes prosociales.
Je ne crois pas que ce soit du côté de la peur, de la contrainte et de la répression qu'il faille davantage chercher. Ni du côté de la démultiplication d'équipes professionnelles. Plutôt, il nous faut nous apprendre à nous auto-organiser, créer des savoirs et des expertises de l'intérieur, depuis le terrain de l'expérience vivante, vécue, et éprouvée. Nous avons besoin d’ingéniosités locales, de créativités sociales, de configurations relationnelles nouvelles. Parce que laisser l'un des nôtres dans leurs mains, c'est dangereux, inefficace et couteux sur bien trop de plans.

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