Ouvrir des portes, les refermer / les clients
Première rencontre avec F.
Jeudi 03 septembre 2020
Ma rencontre avec Fabien, elle aussi, elle parle de jardin secret. Un thème qui traverse littéralement mes rendez-vous. Alors oui, j'ai envie d'approfondir et encore d'écrire sur cet espace-temps qui semble tout à la fois primordial pour l'épanouissement plein et entier de l'être et pourtant immanquablement relégué à la marge du soi. "Avec mon amie, ça fait 8 ans. On s'adore, on est fusionnel comme tout". Mais ce qui lui manque dans cette relation, c'est le sexe, me raconte t-il. Elle n'a pas souvent envie, et même si lui a un désir foisonnant, il ne veut surtout pas "passer pour le lourd". Parce qu'il l'aime profondément, il souhaite prendre soin d'elle et de la qualité de leurs moments ensemble qui, même exempts de sexualité, sont très précieux à ses yeux. Alors, soucieux de ne pas trahir leur engagement tacite de fidélité sexuelle, il se masturbe souvent, regarde du porno, et se permet ça et là de petites excursions tarifées, des "petits plaisirs" qu'il s'offre non sans culpabilité. Lors de nos échanges autour d'un thé, Fabien réagit vivement lorsque je lui explique vivre mes relations sur le mode de la polytude. Pour lui, cette modalité relationnelle sonne comme une évidence et en même temps, il lui parait inimaginable d'ouvrir une telle conversation avec sa partenaire, "Elle le supporterait pas, et je veux surtout pas lui faire de mal". Mais il n'y a pas que ça. Il lui parait tout aussi inconcevable de lui révéler ses objets de désirs véritables. Et là, on touche à une peur qui semble viscérale : "jamais j'oserai lui dire, jamais".
Fabien, comme tous ceux qui répondent à mon annonce axée fetish play, entretient des fantasmes particuliers dont il a hautement conscience du caractère socialement déviant. Il m'explique que depuis l'adolescence, il a développé un attrait pour les pieds des femmes. Plus tard, il s'intéressera à leurs petites culottes. Lorsque je rentre dans son appartement, c'est très spontanément qu'il me met dans les mains ses deux dernières acquisitions : des strings portés plusieurs jours par deux femmes qui lui ont envoyé leur sous-vêtement par voie postale. Parce que je lui ai fait la confession que j'étais moi-même une adepte des odeurs corporelles, je crois qu'il ne s'étonne pas de me voir les porter à mon nez. C'est ainsi qu'ensemble, nous ouvrons un safe space où la parole est libre, intouchable par l'opprobre du dehors. C'est à cet endroit, là où celui qui "n'assume pas encore totalement" ses penchants se livre, que je me prends une dose de sens en pleine figure. That's why I'm doing all of this. Ouvrir des portes closes depuis longtemps, convaincue qu'il n'y a fondamentalement rien de sale ou de mauvais derrière le pallier, simplement une aventure humaine qui crave de se vivre sous tous ses aspects. C'est ça. C'est pour ça que je fais ce que je fais : ouvrir des portes qui grincent, et investir les pièces cachées. Pardon, tu me dis que c'est au sous-sol, dans la cave, ou dans une maison abandonnée ? Allons-y gaiement.
C'est avec une infinie tendresse qu'il déballe mes pieds de mes baskets, de mes chaussettes, et embrasse les précieux. Quand, ma petite culotte sous le nez, il me regarde faire pipi dans sa douche, c'est la même énergie que je perçois. Quelque chose qu'il nommera très justement "tendresse érotique". Une tendresse fil rouge qui se déploie jusque dans ses baisers sur le cou, les tempes, le front. Jusque dans ses mains qui caressent ma vulve au travers de ma culotte en coton. L'occasion d'un petit check avec moi-même et d'une invitation à réorienter l'interaction : "ça ne prend pas pour moi, mais j'ai très envie de t'accompagner", je lui souffle. A cet instant, je crois qu'il comprend très bien que dire non à sa proposition, c'est dire oui à autre chose. Il se saisit alors de ma question "Que pourrais-je faire pour t'accompagner au mieux ?" et je vous jure que j'ai senti cette tendresse jusque dans notre facesitting pendant qu'il se masturbait. Lorsque l'énergie sexuelle atteint son paroxysme, il éjacule et me dit merci. Immédiatement, et avec les yeux. Un de ces "merci" qui ne s'échappe pas déjà dans la phrase suivante, pressé d'oublier et de passer à autre chose.
Ce n'est pas qu'il ne ressent pas de culpabilité, "elle est toujours là, je vais pas te mentir", mais il se rassure en se disant qu'il n'y a pas eu de rapports sexuels au sens premier du nom. En fait, on est resté en-deça de la trahison ultime, celle qui se manifeste, dans l'imaginaire collectif, dans l'acte de génitalo-pénétration. C'est donc sans menacer son équilibre interne, le cœur plus léger que lourd, que l'on se quitte. Fabien me glisse déjà qu'il aura très certainement envie de me revoir, "Je me sens à l'aise avec toi". Et aussi, il me rappelle qu'on ne va pas devoir tarder. Tous les soirs, lui et son amie se retrouvent par téléphone : "On a besoin de se raconter nos journées, comment s'est passé le travail...et puis l'après...Non, je rigole !". Ainsi la porte, l'espace-temps, le portail galactico-expérienciel se referme t-il derrière nous. Une des choses que j'apprends, avec ce que je considère désormais véritablement comme un métier, c'est de prendre soin de refermer cette porte que j'ai visiblement une facilité déconcertante à ouvrir. Ce n'est pas que j'oublie que nous vivons dans un monde où le curseur de la norme se trouve ailleurs, c'est que j'ai beaucoup de joie à l'idée de venir déranger tout cela. Et en même temps, cet élan-là, cette démarche, elle n'est pas forcément celle des-dits clients qui pour certains cherchent davantage une libération momentanée de la norme que le soulèvement général.

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