Les secrets du jardin / les clients
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Jeudi 5 mars 2020
G est sans doute l'un des plus fervents parmi mes admirateurs. Rencontres furtives en pleine journée de travail, toujours à la pause de midi, dans sa voiture. Nos entrevues font partie de son petit "jardin secret", m'explique t-il. Ce sont des propos que je connais bien, mais qui ne cessent pourtant de m'étonner. Trentenaire, vie rangée : couple monogame, famille nucléaire de deux enfants, récent achat d'une maison en cours de rénovation. N'a pas fait de longues études, mais est bien inséré professionnellement. Son job stable, il le prend très à cœur : "Le travail, c'est le travail". La tête sur les épaules, sa famille passera toujours avant ses "petites folies". Il m'indique faire très attention à la bonne gestion de l'économie du foyer. Mais de ces choses-là, quand même, il en a besoin. Avec sa compagne, il a bien essayé, m'explique t-il, "mais elle est pas plus fan que ça". Elle ne joue pas le jeu, alors lui, forcément, ça l'intéresse moins. "Et puis, c'est ma compagne, tu sais...Quand tu vis avec quelqu'un au quotidien depuis des années...". La routine emporte souvent une assignation qu'il est difficile de dépasser. Au fond, l'association femme-enfant-foyer marche plutôt bien. Alors, l'étincelle, il va la chercher ailleurs. Son truc à lui, ce sont les odeurs, les fluides, et les textiles qui s'en empreignent. Alors oui, culottes et chaussettes portées sont des supports actifs qu'il convoite. J'ai porté mes chaussettes une semaine durant pour les lui vendre ce jour-là. Tandis que nous parlons de son fétichisme polymorphe, moi, confortablement installée dans le siège passager avant, je me fais masser les pieds. On se croirait en pleine séance de psy subversive. Et moi, j'adore ça. L'écouter parler de comment il compartimente son quotidien me fascine. Je suis fascinée parce que je ne comprends absolument pas comment c'est possible. Vivre dans le secret. Avec tout ce que ça incombe en termes de risques si sa compagne l'apprenait. J'essaie de sonder le pourquoi du comment. Il me répond oui à plusieurs questions.
Oui, lorsqu'il décide de s'installer avec sa compagne et de fonder une famille avec elle quelques années plus tôt, il avait déjà connaissance de ses fantasmes paraphiliques et a pris la décision consciente d'en faire fi. Oui, la période de son adolescence où il expérimente pour la première fois la joie des rencontres kinky sont les plus belles années de sa vie. Oui, il est aujourd'hui frustré de ne pas avoir pu intégrer ce pan de son identité dans son quotidien. Mais ce n'est pas si grave, parce qu'il à l'air de décider qu'en fait, il a plusieurs vies. Il existe sur plusieurs dimensions. Principalement en tant que père, compagnon et pourvoyeur de fonds d'un foyer en construction. Secondement en tant que fétichiste anonyme, à la quête d'expériences de l'infra-monde. Celui des Travailleuses Du Sexe. S'il a pu entretenir une relation secrète et gratuite trois années durant, il a été contraint d'y mettre fin. Au bout d'un moment, "elle voulait plus", plus que ce qu'il ne pouvait donner. Non, il n'allait pas quitter sa compagne. A défaut de trouver des expériences gratuites, il consent à payer. Quand le montant n'est pas exorbitant, parce que sinon, il culpabilise. Après tout, cet argent, il pourrait l'investir en cadeaux, en vacances, en courses, ou dans une véranda. C'est pour ça que s'il adorerait passer plus de temps avec moi, louer une chambre d'hôtel et pouvoir s'adonner à des jeux plus impliquants, il préfère pour l'instant en rester à nos moments furtifs. Juste histoire de combler ses "pulsions", ses "envies" avant qu'elles ne prennent trop de place. Minimum obligatoire. Kit de survie en milieu normé. Parce que c'est exactement ce qu'il veut éviter : que ses envies ne l'obsèdent et fragilisent ainsi considérablement tout l'édifice artificielo-organisationnel de sa dimension de vie n°1.

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