Accepter ?

Centre de détention de X - Victor



Vendredi 07 janvier 2022


Lettre [complète]


“ Madame, Monsieur, membres de la Direction de l’établissement pénitentiaire de X,

En tant que proche de personne détenue, il y a bien des situations où la tentation de diaboliser l’institution pénitentiaire est grande. La colère, la rage, la tristesse et la frustration sont des émotions dont le fait de se trouver de l’autre côté des murs n’immunise absolument pas. Les courriers de refus auxquels s’ajoute le manque de communication claire, précise et effective avec les acteurs de l’institution produisent une incompréhension qui a malmené, en ce qui me concerne, mon esprit d’alliance et ma tendance naturelle à chercher à faire avec plutôt que contre.

Les récents évènements ayant bouleversé V. ainsi que la tranquillité de la détention ont offert l’occasion d’ouvrir divers dialogues qui m’ont semblé salvateurs. Ces dernières semaines, au cours de mes rendez-vous parloir, j’ai plus longuement parlé avec les agents que d’accoutumé. Le SPIP m’a aussi semblé plus attentif. Si je remarque cela, c’est que moi aussi, depuis l’extérieur, j’ai maintes fois fait l’expérience des murs : répondeurs robotisés (ou bien sonneries incessantes, sans que personne n’apparaisse au bout du fil), courriers automatiques, échanges rapides et formels, demandes de rappels téléphoniques qui n’interviennent pas…tous ces éléments ont participé à mon sentiment d’isolement et ont rendu ma position tout à la fois de soutien envers V. et d’alliée de l’administration difficile à tenir. Les derniers évènements qui ont concerné V. et l’urgence qui a parfois pu les entourer ont néanmoins permis, je trouve, d’ouvrir un véritable dialogue, de ramener un peu d’humanité et d’attention à un endroit où il y en avait besoin. Il est vrai que les états d’émotionalité forte qu’a pu manifester V. révèlent un besoin accru de sa part en termes de dialogue, d’écoute et d’attention sincère de la part du personnel pénitentiaire. Mais ce n’est pas cela que j’aimerais tant évoquer ici, puisque dans cette lettre je souhaite parler de ma position : en ce qui me concerne, en tant que personne-ressource auprès d’un détenu, j’ai beaucoup souffert de l’isolement alors même que je suis profondément animée d’une volonté de mettre en place un lien collaboratif avec l’institution.

Malgré tout ce que l’institution et ses pratiques ont pu abîmer chez moi, je pose ici l’intention de tirer le positif des évènements qui ont tout autant troublé le système de la détention que le réseau relationnel de soutien mis en place autour de V. Je réitère ma volonté de faire alliance avec l’administration pénitentiaire de sorte à accompagner, avec mes moyens, la fin de la peine de V. avec l’idée qu’il puisse sortir de prison dans de meilleures dispositions que lorsqu’il y est entré, fort des expériences qui se sont présentées à lui sous la forme de situations au premier abord tragiques, mais qui en fait recèlent des pépites en termes d’apprentissage. Sachez que je l’encourage à œuvrer dans le sens de la mise en place d’une confiance avec l’institution et que chaque jour je l’invite à regarder sous un œil positif les expériences que la détention lui offre à vivre, même lorsqu’elles lui sont difficiles. Aujourd’hui, V. est réceptif à cette philosophie.

Mais revenons à moi : je dois dire qu’en empruntant ce discours, il n’y a pas que lui que j’espère convaincre. Il y a aussi ce morceau de moi-même complètement apeuré, catastrophé et choqué, cette partie de moi-même complètement connectée aux réalités les plus destructives de l’espace pénal, que j’espère rassurer. La peine de privation de liberté pose l’occasion d’un immense défi, pour la personne incarcérée comme pour tout son entourage : celui de l’acceptation de la réalité et celui de la résilience. En prison, évidemment, on peut énormément s’abîmer. Je voudrais croire qu’on puisse aussi réussir à se renforcer, à se responsabiliser, à se citoyenniser, à se ré-affilier à la société. Je voudrais tellement croire qu’on puisse en sortir plus puissant (au sens noble du mot) que lorsqu’on y est entré. J’ai toujours cru en le droit – j’ai d’ailleurs passé quelques années à l’étudier-, j’ai toujours sincèrement pensé que les lois ont une raison d’être. Aujourd’hui, face à la prison, je ne sais plus très bien. J’observe mon lien citoyen se fragiliser au contact des murs et j’ai peur, comme V. a pu le vivre au cours de sa trajectoire, de perdre la confiance en nos institutions. Dans mon parcours jusqu’alors, j’ai toujours tenté de fabriquer du sens, de coûte que coûte trouver une cohérence, un fil rouge à mon existence. Seulement voilà : se trouver confronté à la prison met drastiquement à l’épreuve cette recherche de sens. Chaque jour, je déploie des efforts considérables pour m’amener à accepter l’idée que l’institution-prison existe et que nous l’envisageons collectivement comme une réponse pertinente face aux comportements d’incivilité. Dans ma tête, j’imagine bien d’autres choses qui pourraient la remplacer, mais peu importe puisque c’est dans ce monde-ci que nous vivons. Accepter l’existence de la prison. Trouver un sens à la peine. Ce n’est pas seulement la quête de V. En tant que proche de détenu, c’est aussi la mienne.

Par cette lettre, destinée aux personnes chargées de la Direction de l’établissement pénitentiaire de X, j’aimerais acter ceci : je souhaite créer un pont avec cette institution que mon cœur exècre. Je ne souhaite pas la combattre, j’aimerais réussir à la comprendre et à l’accepter. Et ceci non pas pour m’y résigner et oublier tous mes rêves d’un autrement possible. Ceci juste pour une question de survie. J’aimerais tellement réussir à lui dire merci. J’aimerais, à la fin de cette condamnation, pouvoir sincèrement lui dire merci. J’aimerais apprendre d’elle, j’aimerais apprendre de la prison. Je suis volontaire à l’écouter. Je suis volontaire à faire le lien, à tendre ma main, à écrire une lettre, à me montrer vulnérable face aux murs et ses uniformes en bleu et noir. Tout comme là tout de suite, je suis prête à risquer, encore une fois, la violence de son silence. Peu importe sa réponse, finalement. Face à la tentation du combat contre, je choisis la voie du lien, et cela, c’est déjà un soulagement.”


Dimanche 17 avril 2022

10 :03

Ce matin je me réveille avec quelques intuitions que je vais maintenant tenter de traduire en mots.

L’une des choses qui m’attristent le plus s’agissant de l’espace pénal, c’est à quel point il écrase les possibles. Il n’essaie pas réellement de comprendre : il assène, il découpe, il morcelle. Il parle à nos places. S’il écoutait, il entendrait déjà de la peine. Si seulement les magistrats prenaient le temps de se connecter aux êtres dans le box des prévenus -parce que c’est celui-là que je connais le mieux-, il leur sauterait au visage une évidence implacable : les trajectoires dont il leur est question de décider de l’orientation pour des années durant, sont arrivées à un point culminant non pas par choix délibéré, ou par consentement enthousiaste. S’iels sont là c’est parce qu’iels se sont d’ores et déjà heurtés aux vicissitudes de la vie. Qu’iels ont fait avec un champ des possibles qui, du point de vue de leur réalité sociale, est réduit, empreint de pressions, d’oppressions, déjà plein de peurs, de colères ou de rages. Si les cœurs sous les robes étaient ouverts, il leur serait donné d’observer avec clairvoyance les milles prisons dans lesquelles les prévenus sont déjà enfermés bien avant leur condamnation. Mais ils auraient aussi le loisir de constater que la vie dans le box est elle-même liée à de vastes réseaux d’interdépendances qui ne sont pas tous toxiques. Certains sont même profondément portés par l’élan d’accompagner une transformation. C’est seulement grâce à une posture d’accueil, de réception et d’ouverture, que le cœur sous la robe pourra détecter l’existence d’un potentiel prosocial dans ou autour de ce box. Si seulement il écoutait. Si seulement il prenait le temps. Si seulement le monde dans lequel nous vivons le lui donnait.

Je crois profondément que chacun des êtres que nous sommes,est porté par un puissant élan de contribution. Il est plus ou moins actif selon les espace-temps et parfois, plus ou moins reconnaissable -je veux dire qu’un élan de contribution peut se cacher sous un acte infractionnel et être identifié comme étant toute autre chose que ce qu’il est au départ-. Je trouve que ce potentiel est complètement mésestimé au sein de l’espace pénal. J’observe que l’on pourrait s’en servir, et que l’on passe pourtant considérablement à côté, se privant d’un pan puissant de nos capacités individuelles et collectives. L’espace pénal, comme tout autre environnement de l’existence, est parsemé d’êtres aux élans actifs de contributions, mais aucun des protocoles judiciaires ne permet de mettre en évidence ce type de ressources. Le « cas par cas » n’existe pas. L’individualisation de la peine n’a absolument pas les moyens d’entrer en vigueur sur le terrain des tribunaux. C’est en ces conditions que s’organise un vaste gâchis, et que les élans à contribuer de manières prosociales sont écrasés. Dans le pire des cas, ils connaissent même un renversement : c’est là qu’apparaissent la révolte et ses énergies destructrices. Les dégâts collatéraux de la justice se cristallisent juste ici : autour de ces endroits précieux que l’on a pas su reconnaître et mettre à profit. L’exclusion, somme toute, demande moins de créativité. Rapide, expéditive, fictivement efficace.

Quand allons-nous décider de nous doter du temps, des moyens humains et relationnels nécessaires à l’élaboration de projets d’accompagnement plus vastes au sein desquels se sont les ressources individuelles et collectives qui primeront ? Pourquoi inlassablement nourrir et perpétuer le fantasme de la punition ? Que nous apporte, collectivement, l’idée de la peine ? Quand allons-nous en finir avec cette obsession pour en construire une autre ? Pourquoi la peine et pourquoi pas le soutien inconditionnel, à la place ? Pourquoi la destruction et pas la création ? Ne peut-on pas imaginer les transformations advenir dans le cadre d’un environnement radicalement bienveillant ? Est-ce qu’il nous faut nécessairement souffrir pour mettre en lumière les ombres de nos vies ? Est-ce que œil pour œil et dent pour dent, à jamais et pour toujours, vraiment ? N’arrive-t-on pas à conceptualiser l’idée que des tournants biographiques majeurs s’accomplissent dans le soutien plutôt que dans l’exclusion et l’opprobre ? Est-ce qu’il faut nécessairement être isolé pour apprendre à se comprendre, mourir et puis renaître ? Est-ce que c’est humainement, existentiellement et philosophiquement satisfaisant de condamner ?

Et si on s’en passait ? Si ne primaient plus que les logiques de conscientisation, de réparation et d’autonomisation ? Qu’est-ce que ça nous ferait collectivement si on se passait de cette putain d’obsession de punir ?

Il y a la philosophie, et puis il y a l’efficacité. Que recherchons-nous vraiment ? Punir ? Faire cesser ? Réparer ? Est-ce que c’est nouveau de dire que notre système pénal n’est véritablement utile que pour la première des propositions ? Il est 100% utile pour la première proposition. Et ensuite ? Une fois que la peine de prison est purgée, que l’individu n’est plus adapté à vivre en société tant il a passé d’années derrière les barreaux -pour donner l’exemple paradigmatique de la perpétué, en cas de faits criminels-, ensuite, on en fait quoi ?

Pourquoi punir quand on pourrait cocréer ensemble des solutions innovantes, quand on pourrait rassembler nos ressources, nos espoirs et nos élans visionnaires ? Quel est le poids de l’idée de la punition lorsque, de l’autre côté de la balance, il y a des horizons d’innovations, de care, et de bienveillance ? Je parle de rituels collectifs à imaginer, je parle d’occasion de dialogues, de véritables traversées entre les subjectivités des uns et les interrogations des autres, je parle d’évènements qui renforcent le lien social et le sentiment, en tant qu’humains parmi les humains, de faire corps, de faire communauté. Je parle d’écouter, de véritablement entendre, de reformuler jusqu’à comprendre, de reformuler jusqu’à pleine compréhension. Je parle d’accueillir les besoins, quels qu'ils soient. Je parle de la puissance du collectif, de la mise à profit de l’immensité de nos énergies individuelles qui, une fois agrégées, créent un cadre d’expérience capable d’être aussi impactant que peut l’être le dit « choc carcéral ». Sauf que lorsqu’on se sait entouré, en sécurité et en confiance, faire face à ses ombres n’a plus le même goût. C’est plus puissant encore et psychologiquement beaucoup moins risqué -c’est-à-dire qu’une telle expérience engendrerait un taux de suicide nul, ou quasiment-. Je parle du choc que peut créer la cohésion inconditionnelle, le sentiment d’être accueilli jusqu’à dans ses plus sombres parts et pourtant jamais rejeté. Je parle de ce choc-là, vous voyez ? Est-ce que ces mots vous rappellent quelque chose ou est-ce que je suis seule à sentir que tout cela a déjà existé quelque part et que j’en ai déjà fait partie ?

Dans un tribunal, je suis perdu. Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes sont habillées en blouse noire, et d’autres possèdent des vêtements conventionnels, pourquoi certaines sont assises derrière une vitre, et d’autres juste sur un banc. Pourquoi certaines semblent monopoliser la parole et d’autres se taire indéfiniment. Je ne comprends pas pourquoi l’espace est configuré de telle sorte que des personnes soient en position de surélévation par rapport à d’autres, comme sur un piédestal. Pourquoi certaines ont l’air de dominer la situation et les autres de perpétuellement la subir, alors même que c’est de leur vie dont il s’agit.

Moi, j’ai des images de cercles dans la tête. Je vois des personnes assises et debout en cercle. Je vois une personne, au centre, crier. Elle se tient debout et je la vois hurler sa rage sous les yeux d’un public de pairs assis en cercle autour d’elle. Elle est complètement prête pour cela : dans sa colère, elle rayonne une puissance incroyable. Certains la connaissent personnellement, d’autres pas du tout. Mais tout le monde a le cœur grand ouvert et, lorsqu’elle fait la demande d’enlacer la personne qui se tient quelques mètres en face d’elle tout en étant elle-même soutenue par l’agrégation de chacune des dizaines de personnes présentes, sa demande est entendue. Un seul pas sépare maintenant A de B. Iels se regardent en silence. Iels ont convenu que B ouvrirait les bras lorsqu’iel se sentirait prêt et que A aurait le temps nécessaire avant de répondre par la pareille, ou pas. C’est seulement ensuite que le groupe de pairs, un par un, viendrait ajouter ses bras pour enlacer le couple antagoniste. A ce stade-là, chacune des parties a suffisamment conscientisé sa place dans l’univers pour concevoir que rien ne les sépare véritablement. A ce stade-là, chacune des parties est capable de dire « merci » à celui ou celle qui lui fait face. A ce stade-là, on ne sait plus qui est la personne « victime » et qui est la personne « auteure ».

Vous comprenez ? Est-ce que vous mesurez le gap ?


Lundi 27 juin 2022

21 :18

L’expérience pénale est pour moi l’occasion d’une immense leçon d’acceptation du réel. C’est ça ou rien. C’est ça, ou tu meurs. Au combat, la machine est plus forte que toi, alors, stratégiquement, c’est mieux de ne pas résister. Face à la justice, il n’y a d’autres choix que de se plier, en quatre, en six, en huit s’il faut. En tant que justiciables, on le sait, ou alors on apprend à l’intérioriser : celleux qui s’habillent en costume auront toujours raison. La porte de survie, c’est d’apprendre à accepter l’aléatoire. Quoi qu’il en coûte de nos valeurs, de nos principes, de nos visions du monde et ses espoirs d’autrements. Accepter, c’est survivre. Se résilier, c’est espérer sortir plus fort que l’on est entré. Et crois-moi qu’on ne veut pas perdre, right ? On ne voudrait pas les laisser gagner. D’ailleurs qui c’est, « les » ? « Les », c’est une machine qui nous a dépassé depuis longtemps, ce qu’on appelle le « système », ce sont des protocoles, des lignes, des chiffres, et des quasi-automates pour les faire appliquer. « Les » sont des êtres qui ont beaucoup trop bien appris leurs leçons, qui se sont coupés de leur intelligence émotionnelle au profit de celle de l’Etat. Ça me rappelle une parole de C (cpip) : « Faut pas avoir de cœur quand tu condamnes ». De l’autre côté c’est pareil, il vaut mieux faire fi de tes émotions, quand tu sens l’épée de Damoclès s’abattre sur toi. Le plus tôt tu acceptes, le moins tu te débats, le plus tôt tu sors. Ne plus penser qu’avec la ratio decidendi de la justice est gage de réussite. Le droit, le droit, le droit. Substituer le droit à ses émotions, c’est la recette. S’exercer à dire « oui madame la loi » est d’un secours colossal. D'un côté ou de l'autre de la barre, c'est la même. « Parfois, la distance elle est nécessaire pour condamner » soutenait encore C. Ce qui me saute aux yeux aujourd’hui c’est que la distance est un luxe dont les tenants de l’autorité ne peuvent que trop bien se targuer. « La distance » fait des ravages, tous les jours. Seuls celleux qui la subissent le voient. Les autres rentrent calmement chez elleux. C’est-à-dire que pendant que tu essuies tes larmes, d’autres avalent simplement leur salive. C’est exactement à cette séparation entre les « professionnels de la justice » et les justiciables que tient tout notre concept de justice. La justice n’est pas aveugle, mais elle est aveuglée. Le concept d’impartialité nous obsède tant qu’on arrive même pas à imaginer comment nous pourrions faire autrement. C’est comme si nous ne pouvions pas prendre de décisions tout en étant impliqué, à plus ou moins grande échelle, dans une situation. Comme si l’affectivité était un frein absolu à la conscientisation de ses propres biais. On nous dresse à éviter d’entrer en lien plutôt qu’à se regarder avec authenticité dans le miroir de l’autre. Et donc ça donne ça : des décisions aberrantes, contre-productives, émotionnellement irrationnelles, complètement anti-sociales.

Pardon, c’est le procès de V. qui me hante encore à ce jour.

Ce jour-là j’ai vu des inconnus en costume décider de l’orientation de la vie d’une personne qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils n’ont pas pris le temps de rencontrer. Ce jour-là, les personnes en costumes nous ont empêchés, moi et le collectif que j’avais alors constitué, de créer du sur-mesure : aucun juge n’a pris en considération les ressources humaines disponibles et volontaires à s’impliquer pour accompagner V dans un processus de responsabilisation en conscience. Ce jour-là, ils ont estimé que la prison était une meilleure solution. Et comme leur parole vaut plus que la nôtre (et que de toute façon nous n’avons même pas été entendus), personne n’a pu empêcher le processus d’enfermement. Je n’en reviens toujours pas. La décision fut si aberrante qu’elle a occasionné de la rage, de la peur, de la panique. Presque la mort.

Vous savez, je n’arrive toujours pas à croire que c’est réel. On peut condamner quelqu’un jusqu’à 10 ans de prison lors d’une comparution immédiate. C’est la loi. Mais on n’a pas besoin d’une heure pour clôturer une affaire en comparution immédiate, 30 minutes peuvent suffire. 30 minutes, 10 ans. Est-ce que le ratio paraît cohérent à qui que ce soit ? Est-ce que c’est irrationnel de ma part de m’indigner ? On dit « c’est comme ça », il parait que « c’est la loi » mais il m’apparaît une disproportion débordante et quelque chose, dans le processus de prise de décision, qui est complètement destructeur du lien social. J’ai le sentiment que la machine nous échappe. Elle nous aliène.

Moi je n’ai pas voté pour cette loi qui dit qu’il est possible de juger quelqu’un sans le connaître, sans avoir besoin d’entendre la parole authentique de la personne concernée -la justice ne prend absolument pas en compte les enjeux de sincérité et tous les biais pouvant venir limiter cette donnée. La vérité judiciaire, c’est tout à fait autre chose-, et sans avoir pris le temps d’écouter ses proches. J’ai tellement de tristesse d’habiter dans un endroit où des personnes ont un jour décidé que ces conditions étaient acceptables.

Quand je dis que le pénal vient directement questionner ma place sur cette terre, c’est ici que je veux en venir. Le pénal remue viscéralement mon existence car je n’arrive pas à cautionner de respirer à côté de cette institution qui me terrifie, mais dont la place est pourtant centrale à notre collectivité humaine. Elle met frontalement à mal mon lien à la société en ce qu’elle remet en question la capacité des êtres humains de se raconter et de tisser leur propre sens de leurs parcours. Je suis trop triste de constater que notre sens n’est jamais le leur. Les « professionnels de la justice » ne font que de voler nos subjectivités. Parce qu’ils ont toujours de meilleurs mots que nous et qu’à la fin, c’est leur discours qui prime. Ce discours, même s’il nous paraît incohérent, faux, et donc inacceptable -car complètement à côté de notre réalité-, on n’a pas d’autre choix que de l’accepter. Ce qui est écrit dans un jugement n’est pas ce qui a été dit par la personne concernée lors de son temps de parole, vous comprenez ? Ce qui est écrit dans un jugement relève de l’interprétation des magistrats. Ni la personne concernée ni son entourage ne peuvent modifier ces écritures. Ces écritures décident de l’orientation d’une vie et elles en bousculent des tas d’autres.


Je crois que j’ai déjà écris tout ça quelque part, je crois que je me répète.

Existentiellement, c’est un voyage très profond, cette histoire. Accepter l’inacceptable est une expérience qui tord littéralement les boyaux. Je croyais que j’y étais arrivé, mais en réalité je n’y suis toujours pas. La réalité du monde me fait encore beaucoup trop violence. Me voilà réveillé à 1h00 du matin à ressasser un événement qui date d’il y a plus d’un an. Je n’en reviens toujours pas. Je ne comprends pas comment on est arrivé à appeler « justice » une configuration si anti-sociale. Comment on peut donner tellement de crédit à cette façon de fonctionner, comment le monde semble se contenter de ce gâchis généralisé. Je n’arrive vraisemblablement pas à exister sans y penser. J’ai beaucoup de mal à supporter d’exister dans un monde où ce qu’on appelle les « tribunaux », les « juges » ou encore les « policiers » sont nos instances par défaut de gestion des situations problématiques. Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’on puisse remettre l’un des nôtres dans leurs mains et réussir à se dire « c’est la loi ».


Mardi 28 juin 2022

11:24

Les sociologues ont beaucoup parlé des techniques de rationalisation des conduites déviantes et de comment les “délinquants” en arrivent à neutraliser les injonctions aux respect des lois pour commettre leurs méfaits. Dans l’autre sens, le mécanisme existe aussi : la loi, pour se reproduire, bénéficie d’une inlassable avalisation, et cela, depuis tous les endroits de notre collectivité (d’en haut, jusqu’en bas). Depuis un autre angle du social, on peut observer que les légitimistes -celleux qui légitiment l’existence du système pénal- sont légion. En fait, plus je visite le monde, plus se révèle à moi une immense mécanique de productions et de maintien d’une narration selon laquelle condamner serait “dans l’ordre des choses”. Tous les jours, tout un tas de discours oeuvrent à rappeler à nos yeux et à nos oreilles que c’est juste normal, de s’en remettre à la justice et à la prison pour s’occuper de nos conflits et punir les infractaires. La peine, elle fait partie de cette collection d’images sur le monde que l’on entretient savamment -et le terme de “savant” est ici très important- en se convainquant qu’elles sont vraies, alors qu’elles sont juste réelles. Elles sont réelles parce qu’on décide collectivement de mettre la plupart de nos énergies en œuvre pour les faire exister elles, plutôt que d’autres. Pourtant, j’ai l’intime conviction qu’elles ne sont qu’une des multiples options qui se présentent à l’existence.






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