Jour pour jour, un an.
Il me faut absolument documenter cette sensation viscérale, complètement psycho-somatique ou peut-être, dirais-je, systémo-somatique (en référence aux impacts des violences systémiques sur et dans les corps des assujettis). J’aimerais traduire en mot les crampes dans le ventre dès le réveil, j’aimerais dire les nuits sans sommeil, écrire cette peur qui prend aux tripes. Ce gouffre existentiel qui s’ouvre sous mes pieds à l’idée d’être à nouveau regardé.e.s -nous, les justiciables ou assimilés- comme un numéro parmi les numéros. Pas une personne, pas un être humain, mais un « cas » parmi des dizaines d’autres, dans une même journée. « Ce que j’ai compris maintenant, c’est que la justice n’est pas là pour s’occuper des émotions », m’a soufflé V. « Ça va défiler ce matin-là, ils pensent qu’à une chose : terminer l’affaire le plus vite possible » m’explique Luc, ancien magistrat au pénal qui tente, avec beaucoup de délicatesse, d’amener à moi une réalité judiciaire à laquelle nous aurons à nouveau affaire, le 04 avril. Presque un an jour pour jour, depuis la dernière fois.
Le théâtre du tribunal correctionnel, c’est un champ de bataille chronométré. Tout s’y passe comme s’il n’était pas question de décider de l’orientation de vies entières. Le fait que, contrairement aux Assises, seul l’accusé (il s’appelle d’ailleurs « prévenu », dans ce cas) soit entendu, ne devrait laisser personne dupe : derrière sa vie en dépendent souvent bien d’autres. Monsieur a peut-être une famille qui devra financièrement l’assumer pendant qu’il est en prison. Monsieur possède peut-être des crédits qu’il ne pourra plus rembourser et un loyer qu’il ne pourra plus honorer. Monsieur est peut-être un papa, un conjoint, un frère aimant, qui chérit les liens avec ses pairs. Monsieur entretient peut-être un lien fusionnel avec ses enfants. En tout cas, aucune de ces personnes n’aura l’espace de témoigner -iels peuvent d’ailleurs s’estimer chanceux si les magistrats jettent un œil sur leurs témoignages, car cela n’est pas obligatoire-. Et puis, selon le principe de la « personnalité de la peine », la condamnation est nominative. La fiction est la suivante : la loi s’abat sur un seul individu, celui-là même à qui est reproché un méfait. On oublie que les êtres sociaux que nous sommes sont parfois insérés dans des réseaux d’interdépendances qui vont nécessairement tomber avec eux. Ça fait un an que me voilà tombé.e avec lui. Dans deux semaines, c’est une nouvelle épreuve pénale qui se présente. Parce que des êtres inscrits depuis longtemps dans les marges, vivant de débrouilles et de larcins dont le point commun est la dénommée délinquance d’appropriation, auront toujours des évènements à solder, si l’on cherche bien. Je crois que si toutes les infractions qu’iels ont commises étaient systématiquement détectées par les forces de l’ordre, ces personnes passeraient clairement plus du quart de leur vie en détention afin d’essuyer le contrecoup pénal d’exactions dont les montants des préjudices matériels peuvent pourtant être risibles. La réalité est plus nuancée : il y a des infractions qui passent à la trappe, et celles qui se trouvent juste dans les radars, faisant la joie des quotas policiers. Cet aléatoire est terrifiant pour toutes celles et ceux qui n’aspirent qu’à s’extraire de la machine judiciaire. Ce que l’expérience pénale m’apprend, c’est qu’il ne suffit pas de dire que la « page est tournée » maintenant. Le présent et ses volontés de rédemption ne sont pas gage de tranquillité. Parce que la réalité est que tout ne dépend pas de soi-même. Tant qu’il n’y a pas prescription de tous ces faits anciens pour lesquels un individu pourrait replonger s’ils étaient soudain dénichés. Vous comprenez l’idée ? L’enfermement ne s’arrête pas aux pieds des murs.
Pour ne plus retomber en prison, il faut : 1- Ne plus commettre de faits nouveaux. 2- Que les faits infractionnels anciens restent sous les radars policiers jusqu’à leur prescription. 3 – Que si jamais il y a exhumation de délits anciens, le tribunal soit clément et décide de ne pas opter pour une nouvelle peine de prison ferme.
Ce dernier point appelle une précision. Les audiences correctionnelles sont ces espaces temps particuliers où entrent en collisions deux dynamiques qui, ensemble, concourent au prononcé de décisions plus tard souvent caractérisées « d’injustes » par les personnes qu’elles concernent. D’un côté, on trouve des conditions d’exercice du métier de magistrat quasiment impraticables : un appel constant à la productivité et à la rapidité des prises de décisions. De l’autre, se joue l’orientation de vies entières. Je trouve qu’on ne dit pas assez combien l’espace pénal pose le cadre de tournants biographiques véritables : les peines correctionnelles peuvent monter jusqu’à 10 années d’incarcération fermes. De la question du quantum, il convient de décider vite, et bien, mais surtout vite. Et tandis que les uns jettent le dernier mot, les autres le subissent, parfois des années durant. C’est dans ce cadre expéditif que l’on espère pouvoir appréhender la trajectoire d’une personne, c’est au sein de ce climat pressant qu’on entend faire survenir la parole authentique d’un prévenu qui devra s’expliquer de ses actes. Suis-je la seule à voir ici des paradoxes criants ? Besoin d’authenticité, mais pression à la rapidité. Nécessité de vérité, mais menace de la sanction. Derrière toutes les décisions au goût d’inacceptable, il y a toujours des subjectivités incomprises et des besoins de reconnaissance des efforts accomplis complètement invisibilisés. Ensuite, c’est évident qu’advienne le chaos. Comment accepter une décision alors que l’on estime ne pas s’être fait entendre ou comprendre ? Oui, j’ai peur d’une deuxième claque, et j’ai comme l’intuition nauséabonde qu’au beau milieu de ces enjeux afférents à la « crise de la justice », ce sont les justiciables les plus grands perdants.
Parfois j’ai si peur de revivre ce broyage institutionnel de nos subjectivités qu’une part de moi aimerait ne même pas y assister, à ce procès. En même temps qu’une autre, -celle qui prend le plus de place-, me rappelle inlassablement le pourquoi je suis venu.e jusque-là. Tu te souviens, Lu ? Je voulais me confronter à cette réalité. Du plus profond de ma chair, il me fallait sentir cet écrasement, ce sentiment d’arrachement et de gâchis étatiquement avalisé. La violence de cette machine, ce monstre judiciaire qui semble de toutes parts -depuis les justiciables jusqu’aux magistrats- nous dépasser-, je voulais la toucher, je voulais la vivre, l’embrasser. Ce que je pressentais il y a de cela plusieurs années prend seulement vraiment corps aujourd’hui, depuis quelques mois. Cela fait un an à peine. La vie décide apparemment que c’est encore trop peu. Alors « on continue », je lui dis, à V., « on continue ».
Mardi 12 avril 2022
11 :08
Il y a un an jour pour jour, c’était le jugement.
Aujourd’hui je me réveille courbaturée et fatiguée. C’est un jour post-parloir familial (PF) de six heures. Six heures de proximité, six heures de quasi je-suis-collé-tout-le-temps-à-toi, alors même que ça fait maintenant un an que nos êtres sont contraints à la distance physique. Il y a peu de mots pour expliquer l’intensité de ces retrouvailles énergético-corporelles. Évidemment, c’est toute une chimie interne qui est bouleversée. Les circuits sympathiques et parasympathiques sont mis en branle. Le simple toucher devient extatique, et le regard, yeux dans les yeux, est déjà en lui-même un orgasme. S’exercer pendant de longs mois à vivre à distance, à se contenter d’un contact physique limité à 50 minutes, une fois par semaine, nécessite une reconfiguration individuelle et relationnelle certaine, surtout lorsque la relation était riche en partages affectifs quotidiens, de tout ordre : physiques, sexuels, verbaux, énergétiques. Depuis un an, V. et moi, on façonne nos affects de sorte à ce qu’ils évoluent sous la forme verbale et écrite en premier lieu, là où avant, notre langage premier était celui du geste, du toucher, ou de la présence physique. Aujourd’hui, on raffine toujours plus nos mots, on se les échange et on en invente d’autres. On passe du temps à parler du fait qu’on se parle, de comment on se parle et comment l’on pourrait se parler encore mieux. Mais on touche aussi à la limitation du verbe : lorsque les mots ne suffisent pas ou plus à transmettre la puissance d’un élan à la vie. C’est là qu’on se met à chercher à développer d’autres canaux comme ceux du non-langage et du non-toucher, quelque chose qui se rapprocherait de la télépathie et du soin à distance.
Bref, cela fait de longs mois que nous sommes contraints par l’espace pénal à ramener de la distance à un endroit où nous avions l’habitude d’une présence corporelle, physique, matériallo-sensitive. Jusqu’à ce qu’après deux refus arrive le parloir familial. L’invitation est alors au rapprochement soudain, à la rencontre de deux êtres qui crave for it depuis des mois. Lorsqu’iels se branchent à nouveau, en temps réel, et pendant six heures sans interruption, l’image d’un volcan en effusion n’est pas de trop. Les canaux de communication que nous nous étions entraînés à faire fonctionner au plus bas de leur régime sont à nouveaux grands ouverts : ils réceptionnent des milliards d’informations sous la forme d’odeurs, de fluides, d’extraits ADN ou d’émanations hormonales et en renvoient tout autant. Pendant ce temps, les minutes continuent de s’écouler sans que l’on puisse les en empêcher. Au premier regard sur la montre, il est quasiment 10h00, puis c’est midi, ensuite 14h00, et bientôt, c’est fini. Deux agents en bleu et noir appellent à l’interphone pour annoncer leur venue. Nettoyage, rhabillage. Faire semblant que c’est facile de se quitter, alors qu’à l’intérieur, ça a juste le goût d’un arrachement.
J’ai l’impression que c’est encore plus difficile cette fois qu’en février, le mois où nous avions pu bénéficier de notre premier PF. Parce que du chemin a encore été parcouru depuis, un futur nouveau se dessine plus clairement et semble plus proche que jamais (parce que le jugement du 04 avril a été reporté cinq mois plus tard, et que V. se trouve libérable en août). Mais toujours, il y a cette peur. Cette peur que le passé rattrape et prenne le dessus sur un futur qui se peaufine -retardant toujours le moment de sa matérialisation-, qu’on ne parvienne pas à convaincre certains acteurs-clés de la nécessité de reconsidérer V. sous un jour nouveau et que n’advienne que la prison et encore la prison. Que l’évidence reste une évidence circonscrite à notre petit cercle de pairs.
13 :13
Lettre à la vie (2)
J’ai la croyance -ou le savoir dématérialisé et flou- d’avoir été projetée au sein de cette expérience-terre pour connaître le goût de tout ce que l’amour n’est pas, et expérimenter parmi les formes les plus réduites de nos aptitudes existentielles. Je sais, au plus profond de moi-même, que nous possédons toustes des capacités qu’avec nos mots, nous qualifierions « d’extraordinaires », de « surnaturelles », ou de « magiques ». Nous dirions aussi d’elles qu’elles sont « belles », « incroyables » voire « révolutionnaires ». Je le sais car j’y ai goûté. Ailleurs, autrement. Toutes mes cellules s’en souviennent. Je ne sais pas bien l’expliquer : je le sens.
Je pense qu’à un moment t de mon existence x, une partie de moi a dû émettre cette intention-là -ou quelque chose qui s’en rapproche- : celle de m’expérimenter à un endroit où mon environnement, ses modalités d’organisation et les principes qui animent ses acteurices, sont régis par la peur. Je pense que j’ai dû avoir l’élan de regarder comment ça se vit, lorsqu’une majorité de personnes sont déconnectées du centre de gravité de leur être, c’est-à-dire de leur cœur. C’est comme si on m’avait parlé de l’état de la planète terre, de son organisation mondiale, mais que je ne l’avais pas cru, tu vois ? Alors lorsque j’ai demandé à aller voir, on m’a dit : « attention, ça va être difficile, c’est vraiment pas comme chez nous », j’ai dit : « je veux y aller, il me faut aller voir, sinon, je ne pourrais jamais croire ce que tout le monde raconte ».
Je ne sais pas sinon, je sais pas pourquoi je suis là, si ce n’est pour regarder, puis témoigner -c’est peut-être là le point de mire de mon existence- à quoi ressemble un monde dont les personnages agissent de façon à n’exploiter que 10% de leur plein potentiel (peut-être est-ce encore moins, j’ai oublié). Je sais qu’il y a autre chose. Et pourtant je n’en vois pas la trace ici, ou si peu. En même temps, je peine infiniment à recréer ce « d’où je viens » autour de moi. Je vois bien que je ne suis moi-même pas perpétuellement en connexion avec mon cœur, qu’il existe en moi des éléments qui freinent ce qui jadis était facile, fluide et évident. J’ai la sensation de venir d’un espace-temps -non pas du globe terrestre, non pas de la galaxie, mais- de l’univers, où seul existe l’amour et où les liens inter-individus sont gouvernés par les élans de solidarités. J’ai encore le goût d’un tel régime interactionnel sous la langue, vous voyez ? C’est comme ce mot qui vous échappe, ce mot que vous avez la sensation aiguë de connaître sans réussir toutefois à l’évoquer. A moitié là, à moitié oublié.
« La prison, c’est dans la tête », témoignait M. face à mon enregistreur. Et moi, dans un poème -ou peut-être dans une prière-, je demandais à la vie : « Si la prison c’est dans la tête, alors, la liberté, c’est où ? ». C’est dans le cœur, je le sais. « Tu vois les gens là, dans leur appartement… » me disait V ., peu de temps avant son interpellation, « c’est pas pour ça qu’ils sont libres hein. Dans leur tête, ils sont dans une putain de prison. Moi, je cherche la vraie liberté ». Aujourd’hui, V. est en prison, et il me dit qu’il est libre, plus que jamais il ne l’a été. Libre, et « en paix », ajoute-t-il. S’il dit ça, c’est parce qu’il sait, désormais, que quoi qu’il advienne son histoire pénale est terminée. Il sait pour l’avenir. Il sait que c’est fini. Quelque chose à l’intérieur de lui est mort. C’est un deuil joyeux et douloureux à la fois. Maintenant : restent les os, restent les cendres, celles qu’on ne peut pas enterrer en creusant un trou dans le sol, vous voyez ? Reste les conséquences d’une vie en marge qui a existé par-delà les lois écrites dans nos multiples Codes. Bien sûr que j’ai peur. Bien sûr que des fois, c’est encore elle qui gagne, alors même que j’aimerais atteindre cet état de dignité suprême, ce stade transcendantal ultime selon lequel « La prison, c’est dans la tête » mais pas dans le cœur. J’aimerais sortir de cette histoire pénale en ayant plus jamais peur de la police, des tribunaux et de la prison. En sachant que quoi qu’il advienne, l’amour persistera et que la paix, même en ces lieux-là -parce que ces lieux-là existent, incontestablement-, est possible. J’aimerais ne plus avoir peur pour sa vie, pour la mienne, pour celle de l’humanité. J’aimerais me dire qu’on se retrouvera de toute façon, dans un ailleurs meilleur. Qu’ici, c’était juste un jeu, juste un test, une démo de la version la plus minimaliste de nous. L'espace pénal, c’est juste pour goûter ce que ça fait de rajouter des couches et des couches de violences collectives aux endroits que l’on pourrait soigner puis embellir et transmuter. La prison, c’est juste pour se rappeler l’une des pires inventions dont l’humanité est capable et ne jamais oublier la marge immense qui nous sépare de l’autre bout du spectre des possibles.
Ce PF, il avait exactement ce goût-là, le goût de la reconnexion avec un ailleurs, un possible, une puissance de vie incroyable, et soudain le vide, les abysses, les uniformes et les barreaux. Comment puis-je décrire cette violence ? Je n'y arrive pas. Il me semble être venu.e sur terre pour expérimenter un arrachement au sujet duquel je n’arrive même pas correctement à mettre des mots. L’administration pénitentiaire, elle vient toucher quelque chose qui n’est pas de l’ordre du « sens de la peine ». Elle nous bassine avec ça, mais ce n’est pas de ça dont il s’agit, je vous l’assure. Ce que l’AP appelle « la peine » est une construction, une stratégie à amplitude prosociale faible, une tentative motivée par la peur, de traiter des problématiques qui sont inhérentes au fonctionnement de la terre, au vu de sa configuration sociale. L’idée de « la peine » est une solution de faible efficacité, à haut potentiel de dommages collatéraux, dont on voudrait nous faire croire qu’elle est la seule option possible. Non, la prison, en réalité, elle vient toucher le sens même de l’existence sur terre, elle soulève des « pourquoi » existentiels et provoque des réminiscences d’un ailleurs flou mais palpable. Quelque chose a existé avant ou après la prison, bien avant le début de son histoire, telle que racontée dans les livres. Avant la prison il y avait autre chose, qui portait un autre nom et qui était orienté vers l’amour, la bienveillance et le soin. Est-ce que c’était avant ou est-ce que c’était après ? Je ne sais plus si c’était avant ou après. Je ne sais plus très bien.
Un an après le jugement, mon bilan-prison fait état d’une dissonance cognitive globalisée. La prison, c’est cette histoire qu’on s’est racontée, qu’on continue de nourrir par nos croyances, des croyances qui puisent pour la plupart dans un imaginaire hors-sol, fait de mythes colportés par les médias et par celleux qui parlent et dont les voix portent trop forts mais qui, du plus profond de leurs chairs, ne savent pas de quoi il en ressort. J’ai ce sentiment terrible qu’on se trompe et qu’on contribue collectivement à un carnage, vous voyez ?
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