"Ils gagneront toujours" : notes sur la hiérarchie de la crédibilité en milieu judiciaire
C’est exactement ce que les plus désaffiliés ne savent pas faire, ça : tenir leurs émotions. Plutôt que de contenir les colères, elles les crient, fatiguées de perpétuellement encaisser. Pour rester silencieux pendant une journée entière, assis durant des heures en amphithéâtres, il faut un certain degré de self contrôle dont seuls les moins écorchés de la vie, ou les plus résiliés, savent faire preuve. On est pas un haut fonctionnaire si on ne sait pas parler poliment, tourner ses mots 5 fois dans sa bouche pour choisir celui qui assènera le coup de maître. Pour porter l’habit du cadre, il faut savoir tenir sa langue. Dans les rangs des cols blancs, on ne compte pas ceux qui crachent leur trop plein de salive par terre après avoir tiré sur un joint destiné à colmater des morcellements intérieurs risquant déflagration pour un regard déplacé. Dans les coulisses des institutions, on compte les intouchables. Nul besoin de s’énerver, il suffit d’un mot emprunté au lexique des plus savants. Comme une façon de couper l’herbe sous les pieds de celleux qui de toute façon ne maîtrisent pas la langue de Molière mais celle, socialement dévaluée, complètement mésestimée, de la rue, son goudron et ses échappements gazeux. Les dominants possèdent la puissance d’imposer un cadre de référence face auquel les exclus de cette réalité sociale-là se trouvent inlassablement désarmés. La réalité construite et perpétuée par celleux qui maintiennent et nourrissent les significations de notre société inégalitaire est de celle que même les plus gros calibres ne suffisent pas à renverser. Parce qu’ils gagneront toujours. Même l’article de journal en première page de la rubrique « faits divers » ne donnera pas raison aux plus gros calibres. C’est là que j’entends Cyril me dire qu’il avait tous envie de les buter, au tribunal. Que de cette façon au moins, il saurait pourquoi on lui colle une peine à deux chiffres. J’ai tellement de peine, moi, à être témoin de ces vaines tentatives -réelles ou fantasmées- de se créer un espace d'énonciation légitime. Je crois que les coups de feu ne nous feront pas entendre, ou alors ils dévoieraient totalement nos messages. Les coups de feu ne nous feront pas entendre, à moins d’être des milliers, à moins que la guerre civile, à moins que la révolution. Mais les démunis ne se rassemblent pas, ils encaissent et œuvrent individuellement ou en si petit comité qu’ils ne sont que des gouttes dans un vase qui dégouline depuis longtemps déjà. Bien sûr qu’il faut une bombe, mais pas de celles qui font des victimes. Il nous faut des bombes qui appellent des postures d’alliés, de complices, de soutien, de solidarité. Ce qui me bouleverse, c’est de constater à quel point on manque cruellement de ponts entre nos différents niveaux de réalités. Les judiciarisés, par exemple -parce que c’est dans ce monde que je suis baignée-, ont des messages puissants à crier. Ils détiennent en eux des trésors de forces de proposition pour un autrement possible. Mais jamais leur voix n’est entendue. Je veux dire : ce n’est pas leurs voix qu’on entend à la télé. Ce n’est pas leurs articles que l’on lit dans les journaux. Ce ne sont pas eux que l’on convoque dans de grands meetings politiques. Pourquoi ? Parce qu’ils ne parlent pas la même langue que ceux qui décident pour le monde et que les dynamiques d’exclusions qui traversent notre macrocosme ne permettent pas au tout venant d’accéder à ce savoir-pouvoir là. Notre monde est fait de strates d’existences qui contiennent chacune leurs réalités, lesquelles comportent leurs langages, leurs codes, leurs héritages et leurs traumas. Si nous formons un tout, alors dans ce tout, certaines parties sont plus valorisées que d’autres. Il y en a qu’on visibilise à outrance et d’autres qu’on silencie. Dans ce chaos existentiel, il nous manque des ponts. Où sont les traducteurs, les passeurs. Où sont les soignants des poly fractures du monde ?
Jeudi 16 décembre 2021
14:02
"Il a mis un coup de pieds dans notre cabas, et ça, ça m'a touché au cœur, tu comprends ?"
"J'en peux plus de la manière dont les surveillants me regardent"
"J'ai l'impression d'avoir que des devoirs, mais pas de droits"
"J'ai besoin, j'ai besoin d'être compris, pas juste entendu"
"J'en peux plus, je suis plus fait pour la prison"
Je ne sais pas comment cette histoire va se finir. Tombe, hôpital psychiatrique, aménagement de peine (peut-on l'espérer ?), ou transfert disciplinaire parce que madame la pénitentiaire aura trop entendu parler de lui ici. La colère gronde. Elle est née de sentiments d'injustices en cascades et elle se nourrit de micro-violences quotidiennes. Chaque jour, elle me semble s'intensifier. Ce n'est pas la première de ses incarcérations mais sans doute, pour une raison ou une autre, sera-ce la dernière. "Accepte l'injustice" je lui souffle, ou plutôt je lui crie. "C'est la prison, ça fait des années que des tas d'organismes, d'enquêtes, de reportages, d'articles et de livres dénoncent ses manques et ses violences", je tente de relativiser, l’appelant à se résigner. Juste le temps de la peine. Rien que le temps de la peine. Après, on pourra dénoncer. Après, on en fera quelque chose. Pourvu qu'il sorte vivant. Le faire sortir devient une idée aussi obsessionnelle qu'anxiogène. Le 23 novembre, il a noué un drap autour de son cou. Arrêt cardiaque puis réanimation, ils ont dit. J'ai peu de mots pour expliquer ma peur à ce jour. Je suis traumatisée par l'impuissance de la position dans laquelle je suis recluse et le constat de l'inadaptation du système face aux détresses des plus vulnérables. Madame p sait globalement mieux écraser que soutenir. Le système ne s’adaptera pas : c'est aux justiciables de s'y conformer. Tu entends, V. ? Il n'est pas l'heure de mener un combat : l'objectif, c'est la survie. L'objectif, c'est la sortie. Vivant. "Ils gagneront pas", tu me dis. Moi je crois que dans la lutte d'un détenu contre la giant machine, il y a fort à perdre. Jusqu'à la vie. "Tu sais que la prison risque de te tuer ?". Ce qui me réconforte, c'est de me dire que s'il ne sort pas vivant des murs qui le contiennent, il mourra pour une cause qui lui est chère : le droit à la bienveillance, au respect et à l'empathie, même en prison. Le droit à la considération, à la reconnaissance des efforts déjà fournis et à la valorisation de ce qu'il y a de beau en chaque être humain, même condamné.
"J'en peux plus de la manière dont les surveillants me regardent"
"J'ai l'impression d'avoir que des devoirs, mais pas de droits"
"J'ai besoin, j'ai besoin d'être compris, pas juste entendu"
"J'en peux plus, je suis plus fait pour la prison"
Je ne sais pas comment cette histoire va se finir. Tombe, hôpital psychiatrique, aménagement de peine (peut-on l'espérer ?), ou transfert disciplinaire parce que madame la pénitentiaire aura trop entendu parler de lui ici. La colère gronde. Elle est née de sentiments d'injustices en cascades et elle se nourrit de micro-violences quotidiennes. Chaque jour, elle me semble s'intensifier. Ce n'est pas la première de ses incarcérations mais sans doute, pour une raison ou une autre, sera-ce la dernière. "Accepte l'injustice" je lui souffle, ou plutôt je lui crie. "C'est la prison, ça fait des années que des tas d'organismes, d'enquêtes, de reportages, d'articles et de livres dénoncent ses manques et ses violences", je tente de relativiser, l’appelant à se résigner. Juste le temps de la peine. Rien que le temps de la peine. Après, on pourra dénoncer. Après, on en fera quelque chose. Pourvu qu'il sorte vivant. Le faire sortir devient une idée aussi obsessionnelle qu'anxiogène. Le 23 novembre, il a noué un drap autour de son cou. Arrêt cardiaque puis réanimation, ils ont dit. J'ai peu de mots pour expliquer ma peur à ce jour. Je suis traumatisée par l'impuissance de la position dans laquelle je suis recluse et le constat de l'inadaptation du système face aux détresses des plus vulnérables. Madame p sait globalement mieux écraser que soutenir. Le système ne s’adaptera pas : c'est aux justiciables de s'y conformer. Tu entends, V. ? Il n'est pas l'heure de mener un combat : l'objectif, c'est la survie. L'objectif, c'est la sortie. Vivant. "Ils gagneront pas", tu me dis. Moi je crois que dans la lutte d'un détenu contre la giant machine, il y a fort à perdre. Jusqu'à la vie. "Tu sais que la prison risque de te tuer ?". Ce qui me réconforte, c'est de me dire que s'il ne sort pas vivant des murs qui le contiennent, il mourra pour une cause qui lui est chère : le droit à la bienveillance, au respect et à l'empathie, même en prison. Le droit à la considération, à la reconnaissance des efforts déjà fournis et à la valorisation de ce qu'il y a de beau en chaque être humain, même condamné.
Si la biographie de V. me touche autant c'est parce qu'elle est tellement symptomatique de notre temps, de ses stratifications, ses ruptures, ses antagonismes et ses contre-sens. Il y a dans son individualité quelque chose de l'ordre du macrocosmique. A travers son histoire, c'est nous toustes que j'observe respirer. C'est la propriétaire qui préfère accélérer la fin du bail parce que trop réticente à l'idée qu'un écroué puisse s'établir chez elle sous une mesure de Détention à Domicile sous Surveillance Électronique ; c'est le politique qui visite une fois tous les X une prison et pense y avoir capturé un morceau de réalité lui permettant de se sentir suffisamment légitime pour en parler ; c'est les rumeurs des voisins ; les mensonges aux repas de famille parce que l'opprobre, parce que la honte, le stigmate, parce que la peur de devoir s'épuiser à expliquer, éduquer ; c'est l'indignation infra politique des condamnés VS le discours moraliste et manichéen du tout-venant ; c'est l'impuissance acquise du personnel pénitentiaire ; c'est le paradoxe punition-réinsertion de l'article 130-1 du code pénal ; c'est, jadis, le théâtre des écartèlements publics avant que n'advienne le silence des barreaux. Je crois qu'il faut s'approcher de près pour entendre. Je crois qu'il nous faut un certain degré de proximité pour comprendre. C'est là et seulement là que naissent alors les premières intuitions d'un autrement possible radical.
A quoi ressemblerait l'institution-prison si chacun de ses tenants -depuis le politique jusqu'à l'agent en passant par la direction d'établissement- possédaient la marque de l'expérience du dedans côté détenu ou du autour côté famille ? Les établissements pénitentiaires tels que nous les connaissons existeraient-ils encore ? Les appelleraient-on "prison" ? Y emploierait-on aussi massivement du personnel de surveillance ? Aurions-nous recours aux uniformes ? S'y trouverait-il autant de murs, de barbelés, de vitres teintées et de systèmes de verrouillage ? Les plans de l'espace seraient-ils organisés par "bâtiments" et par "étages" ? Utiliserait-on le mot "cellule" ? Les liens avec les personnes ressources à l'extérieur seraient-ils restreint à 50 minutes de contacts directs par semaine et à 20 centimes -parmi les tarifs les plus bas- d'euros la minute de téléphone ? Je ne sais pas. Je pose des questions. Je me les pose vraiment.
A quoi ressemblerait l'institution-prison si chacun de ses tenants -depuis le politique jusqu'à l'agent en passant par la direction d'établissement- possédaient la marque de l'expérience du dedans côté détenu ou du autour côté famille ? Les établissements pénitentiaires tels que nous les connaissons existeraient-ils encore ? Les appelleraient-on "prison" ? Y emploierait-on aussi massivement du personnel de surveillance ? Aurions-nous recours aux uniformes ? S'y trouverait-il autant de murs, de barbelés, de vitres teintées et de systèmes de verrouillage ? Les plans de l'espace seraient-ils organisés par "bâtiments" et par "étages" ? Utiliserait-on le mot "cellule" ? Les liens avec les personnes ressources à l'extérieur seraient-ils restreint à 50 minutes de contacts directs par semaine et à 20 centimes -parmi les tarifs les plus bas- d'euros la minute de téléphone ? Je ne sais pas. Je pose des questions. Je me les pose vraiment.
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