La souffrance des proches, extraits incarnés / institution p
Tous les jours, depuis le 12 avril, je porte un peu le poids de la misère. La misère de notre monde. Le poids de nos insuffisances criantes, de nos lacunes béantes, je porte le poids de tout ce qu’il nous manque, de tout ce qu’on a mais pourtant qu’on ne mobilise pas, de tout ce qu’on ne veut pas bouger, de tout ce qu’on préfère laisser, même au prix que ça coûte.
Je parle du prix de la vie.
Le poids du : « Je sais pas quoi faire », « Je sais PLUS quoi faire ». A qui parler, à qui demander de l’aide ? A qui dire ma détresse, et la sienne, à qui signaler ? Qui est seulement là pour écouter et qui a le pouvoir d’agir ? Ne peut-on vraiment rien faire ? Doit-on juste se laisser mourir ? Est-ce qu’on doit accepter l’idée de la mort en prison comme simple éventualité ? Est-ce que la souffrance et la mort en prison c’est juste « quelque chose qui arrive » (un suicide tous les deux à trois jours, 6 fois plus qu'en population générale, dit l'OIP) ? Est-ce que c’est ok de considérer que toutes celleux qui ressortent plus cassés qu’iels ne sont venues sont de toute façon des déchets de la société, alors à quoi bon ? Comment accepter l’inacceptable ? Comment accepter la souffrance derrière les barreaux, je veux dire, tous les jours ? Je croyais que la peine c’était avant tout l’amendement, je croyais qu’on avait changé de paradigme ? Est-ce que c’est pas ça qu’on avait appris en droit pénal ? Est-ce que, tu sais, madame la professeur, la juge, la pénitentiaire, le surveillant, monsieur l’avocat, est-ce que le droit pénal est fait pour punir ou pour amender ? Est-ce que ça s’appelle « peine » parce qu’on doit souffrir ? Est-ce que ça s’appelle « peine » pour qu’on se saigne ? Pensez-vous qu’on doive en passer par les cris, les bosses, les phalanges cassées, les côtes foulées, les bleus, les hurlements le soir, le souffle coupé ? Madame l’institution pénitentiaire, je vous pose des questions.
Vous répondez pas.
Vous répondez pas.
Samedi 08 août 2021 – 13:48
Il y a de ces jours où tout ce qu’il reste c’est un battement de cœur dans une poitrine. Dans le silence du brouhaha existentiel, ce qu’il reste, c’est ce bruit sourd qui résonne à l’intérieur de la cage thoracique. Ce bruit-mouvement, ce bruit-vibration qui fait micro-tresaillir la chair, si on regarde de tout près. Il y a de ces jours de post-apocalypse où tout semble flotter à la surface. Des cadavres ou des bouées de sauvetage, on ne sait pas bien distinguer. De ces jours où, après l’ébullition, le bourdonnement, le tourbillon, tout se décante, en silence. Matières en suspension viennent délicatement se déposer à la surface.
« Tu as une vie vraiment hors norme, je sais pas si on te l’a déjà dit ? Je pense qu’on te l’a déjà dit ». (C)
« C’est courageux, ce que tu fais ». (N)
« Je suis fatiguée, j’ai assez mal dormi et hier était une journée chargée en émotion, besoin de repos donc je ne préfère pas appeler. Mais je te souhaite un joyeux anniversaire maman <3. J’ai beaucoup de gratitude pour le joli cocon dans lequel j’ai grandi. Je suis très contente d’avoir une maman si bienveillante et ouverte. Quelle chance. J’y pense souvent ». (Moi, à maman).
Mardi 10 août 2021 – 21:30
Faut être badass pour tenir, mois après mois, à l’extérieur. « J’ai l’impression que tu es en train de perdre la connexion », me dit V. Je lui assure que je tiens bon. Mais elle me mine, cette institution. Ça fait 5 mois. 5 mois que je répète qu’on va transformer cette épreuve en force, que c’est absolument hors de question qu’on laisse la détention abimer notre relation.
Là tout de suite en tout cas, ce sont mes doigts que j’abime. Ça fait plusieurs jours que la nervosité revient salement, de manière très difficilement contrôlable.
Mardi 17 août 2021 – 18:45
Phase de down. Une fatigue immense s’abat sur moi, après le parloir. Je me couche. Peu après que je m’extirpe de mon lit, c’est son appel de 17h30 qui sonne le glas. De la souffrance dans sa voix.
Fatigue émotionnelle.
Envie de pleurer mais ça sort pas.
Envie de crier mais ça veut pas.
Envie de bras dans lesquels me réfugier.
Je sais pas trop qui appeler.
Je sais pas trop à qui demander.
J’aimerais que ce soient les bras de quelqu’un.e qui soit marqué, comme moi, par la violence pénitentiaire. Qu’iel vienne du dedans comme du dehors, qu’iel porte chaque semaine un cabas devant les portes de la prison, un numéro d’écrou ou un uniforme en bleu et noir. J’aimerais me blottir dans les bras de quelqu’un.e qui sache, qui pressente, qui, depuis le tréfonds de ses tripes, arrive très bien à contacter ce sentiment de déchirement. Ce sentiment qui vient de la scission entre un « nous » et un « eux ». Il y a « nous » et puis ces vies humaines qui comptent si peu. Ces vies humaines qu’on entend pas, je veux dire, qu’on écoute pas. J’aimerais me blottir dans les bras de quelqu’un.e qui agisse, subisse ou même simplement observe le système et son œuvre de destruction progressive. J’aimerais crier au monde que ces vies en valent la peine. J’aimerais dire combien devant les murs, nous aussi, on transpire, on frissonne, on insomnise, on suffoque, on pleure, on crie. Silencieusement. J’aimerais tellement réussir à connecter le chaos, l’affliction, le désœuvrement de ces autres corps, âmes et cœurs qui sillonnent l’espace pénal. J’aimerais pleurer avec les surveillants comme les écroués, enlacer la directrice, embrasser le front des mamans que chaque semaine je retrouve dans le sas d’entrée, j’aimerais tenir la main des petites amies, leur dire « moi aussi », leur demander « pourquoi » ? », « jusqu’à quand ? », « à quoi bon ? », « qu’est-ce qu’on attend ? », « est-ce que toi aussi, régulièrement, tu pleures en même temps que tu panses la douleur de sa plaie ? » (peut-être d’ailleurs sont-ce les larmes, qui guérissent, les larmes des femmes). J’aimerais sentir la chair qui frissonne, le cœur qui s’emballe, la peau qui transpire des acteurs comme des figurants de cette giant machine. J’ai besoin de savoir si je suis la seule à vibrer, de tout mon être, alors même que je n’ai pas été condamnée. J’aimerais savoir comment se répercutent, au quotidien, chez toustes ces autres, les angoisses de celleux qu’on enferme sur la base d’une ratio decidendi collégiale mais élitiste, argumentée (en droit et en fait) mais néanmoins profondément interprétative, je veux dire, sujette à l’incomplétude de points de vue situés bien loin des réalités sur lesquelles s’abat le couperet de la loi. J’aimerais pleurer dans les robes des magistrats, enlacer les uniformes en bleu et noir, crier ma douleur avec les mamans, les sœurs, les pères, les frères, les cousins, avec les amantes, faire front avec les êtres aimés, envoyer de paras remplis d’espoirs aux corps enfermés.
Pendant que le monde, tous les soirs, s’endort sur son propre désastre.
Pendant que le monde, tous les soirs, s’endort sur son propre désastre.

Commentaires
Enregistrer un commentaire