Micropolitique de la douceur / institution p

 
                                                                                                                   Dan Witz
 

Vendredi 02 juillet 2021 - 22h40

C : « C’est pour ton avenir aussi. Imagine ils auraient trouvé quelque chose chez toi, après ils peuvent t’embarquer, et après tu tires un trait sur ton doctorat ? Faut que tu penses à ça, aussi. »

J : « Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? »

N : « Il m’a dit : Lune, elle est sur la lune », « il pense que tu es naïve », « il dit que tu vas regretter, que quand il va sortir, il va recommencer »

P : « J’ai pas à te dire ce que tu dois faire mais...Fais attention »

JP : « Il est irrécupérable »

*

V : “Vous n’avez jamais choisi les chemins les plus faciles. (...) Si ils disent ça, c’est parce qu’ils vous connaissent pas. C’est vrai que vous pouvez paraître fragile comme ça, la taille, la voix, la douceur...La douceur c’est vraiment une caractéristique chez vous, c’est votre force.

L : “Oui. Le problème c’est qu’en plus d’être douce, je suis “f”. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que la douceur, elle est révolutionnaire. Poser un regard bienveillant sur des personnes sortantes de prison, c’est politique.
 
*

Ce soir, ça fait triste à l’intérieur. Pas juste pour moi, mais pour la terre entière.

Dans mon jargon, ça s’appelle une douleur collective.

Je crois qu’on les porte toustes quelque part, les douleurs du monde. Elles s’activent plus ou moins selon les moments, et elles sont pas toujours repérées comme telles parce qu’évidemment, je suis là en train de formuler un concept qui n’est certainement pas compris de toustes ni scientifiquement accepté. C’est une croyance. C’est pas écrit dans les livres. Ou peut-être dans ceux qu’on lit pas trop. Peu importe. Ce que je veux dire c’est que ça fait des années que j’ai le sentiment d’intercepter des émotions qui me dépassent, de rencontrer, par delà mes propres peurs, joies, colères, et tristesse, celles d’autres encore, plus âgées. Accumulation d’émotions transgénérationnelles d’ordre complexe. D’abord les miennes, puis, juste après, très vite après, celles de nous toustes. A bien chercher, là tout de suite, je ne sais plus où commence et où se termine ma tristesse individuelle. Mon émotionalité propre et celle du collectif s’embrassent. Mais peut-être que je suis folle.

Par « collectif », je veux dire : humanité. Je parle de nous, là. J’ai mal pour nous à l’échelle macro. J’ai mal de notre pessimisme ambiant, notre alarmisme, notre fatalisme, j’ai mal de la dégradation généralisée de l’espoir pour l'humanité. Je pleure sur celleux qui croient sincèrement que la planète compte des « irrécupérables ». Je les inonde, parce que c’est plus seulement moi qui pleure, là. Je pleure à en vomir, sur celleux qui sont prêts à parier sur l’échec d’autrui et sur ces autres, prompts à qualifier leurs propres pairs de personnes « à perte ». C’est plus seulement ma bile, que je vomis là, tu comprends ?

Je crois qu’on est malade. J’ai peur que l’humanité soit gangrénée. Ou alors est-ce moi peut-être, qui est piquée ? « Lune, elle est dans la lune ». C’est sans doute pas vraiment faux. Je crois que la terre me débecte parfois. Alors je préfère monter là où il y a personne, ou si peu.

J’aurais voulu être un garçon. C’aurait été plus facile d’assumer cet amour inconditionnel, cette foi inébranlable et cette bienveillance sans bornes envers les autres. Puisque je suis née « f » alors, c’est normal. C’est tout bonnement un peu naïf, innocent, peut-être un peu puéril. C’est en tout cas dans l’ordre des choses : le principe du care, la tendance à materner, tout ça. On écoute, sans trop prendre au sérieux. Ça a pas l’air politique, dans la bouche d’une « f », de soutenir les démunis, c’est tout juste une preuve de sa douce crédulité et de son sentimentalisme. On en fait pas grand cas, on sourit, éventuellement on en appelle au christianisme de la « bonne samaritaine », et puis on change de sujet. J’aurais voulu être un garçon pour montrer que tout ça n’a rien à voir avec ma biogénétique. En fait, je fantasme sur l’idée même d’être, du point de vue du genre, non assignable dans le regard des autres. Juste pour prouver que mes engagements vont bien au-delà d’une tendance à la niaiserie. Juste pour espérer un jour être entendue à hauteur de ce que je suis : un être vivant, qui respire, qui est arrivé sur cette terre au même titre que chacun.e de nous, c’est-à-dire animé de la quête de faire un peu de sens compte tenu de la réalité du monde tel qu’il a été construit par nos ancêtres. J’aimerais tellement crier à quel point je sens qu’il est possible, du simple fait de la vie qui nous traverse, de pouvoir se connecter à cette espèce d’amour universel, basal, originel, et de le ressentir pour celleux qui nous entourent, sans exception. Et cela, juste parce qu’on est des vivants au sein du vivant. Juste pour cette raison, rien que pour cette raison. Pourquoi porter un regard inconditionnellement bienveillant sur nos pairs bouscule-t-il à ce point le monde ? 
 
Nos pairs, c’est les autres êtres humains, à l’échelle giga, je veux dire. Nos pairs c’est pas juste notre sœur, notre cousin ou le voisin de palier avec qui on s’entend bien. Nos pairs ils sont pas tous de la même classe sociale ni de la même couleur de peau que nos parents, tu comprends ? Je pleure sur notre solidarité cassée. Sur le constat de notre épuisement collectif et notre incapacité à nous relier.

Parce que la question va peut-être traverser le.a lecteurice, je le précise aussi : je ne suis pas en train de prêcher. Je ne soutiens aucun dogme, je ne suis affiliée à aucune confession. Je nourris des croyances qui ne sont écrites nulle part, car elles constituent un mélange unique de perspectives sur la vie, piochées ça et là, au fil de mon parcours existentiel. Ça vient de partout et de nulle part : il y a en moi cet attrait pour la création de ponts, de tunnel, de passages secrets, dans l’espoir de trouver une astuce pour dépasser les murs symboliques qui nous séparent. Parce que les murs comme les fenêtres, c’est nous, l’état du monde, c’est nous. Il y a en moi cet élan à rencontrer l’autre au-delà de ses différences de façade, de refuser les étiquettes et autres catégorisations qui nous réduisent à des moins-que-nous. Il y a, à l’intérieur de moi, un engouement pour la recherche du complexe en toute chose. Je ne suis pas « croyante » au sens où on l’entend communément. Et pourtant je me sens indéniablement liée à « mon prochain », et effectivement, je peux dire que j’ai la foi. Je ne sais pas quoi faire de ce sentiment d’ailleurs. De ce fil invisible que je sens bien nous relier toustes et dont je suis par moment témoin de la déliquescence. Ce fil que, si souvent, nos interactions malheureuses abîment.

J’ai mal, parfois, lorsque je nous entends nous parler. Quand je sens le poids des jugements derrière les mots, quand j’entends nos généralisations nier les subtilités de chaque situation et fermer une à une toutes les portes des possibles. Si souvent je suis atterré.e de constater combien notre peur collective de nous montrer vulnérables nous conduit à adopter des postures défensives désastreuses pour nos liens. Je ne comprends pas pourquoi on crie ou l’on nie quand il suffit de se raconter. Je ne comprends pas pourquoi on tient si fort à parler à la place des autres, à calquer notre réalité sur d’autres expériences et à enfermer les élans de vie dans des cases trop petites pour eux. Je ne comprends pas pourquoi on ne s’autorise pas l’ambition du rêve d'un autrement possible pour le monde et que l'on se contente de cette bien pauvre version de l'être humain qui nous conduit a inlassablement vouloir lisser, classer et expédier ? Pourquoi est-ce qu'on préfère rompre les liens plutôt que de les panser et repenser ? Pourquoi c'est plus facile d'exclure que d'accompagner ? De punir que de soutenir ? De se méfier que de bien-veiller ?

Il y a des soirs comme ça, où la réalité me fait une violence inouïe.

Commentaires

  1. Strasbourg, dimanche 4 juillet, 14h08

    Une fois de plus ton texte est touchant, plein de vérité !
    Tu es dans la raison du collectif !
    Quand aux autres qui te critiquent ils sont dans l'ignorance, dans l'individualisme.
    Quand à moi, j'espère que tu as compris dans quel " camp" je fais partie?
    Lau

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