Le mitard / institution p
Mercredi 12 mai 2021
Vers 16h00, tu m’appelles en pleurs. Il y a de la panique dans ta voix. Celle que plusieurs semaines plus tôt j’ai entendue, alors que t’étais dans les locaux de la garde à vue. « Je vais mourir », je me souviens. C’est pas ces mots que tu as utilisés juste avant, mais c’était exactement la même énergie de : « j’ai peur de mourir ». Moi aussi, j’ai peur. « T’es une perle », je te dis dans mon message vocal d’il y a quelques minutes. Une perle qui n’est plus faite pour ce monde dont « cruel » n’est pas encore le qualificatif assez adéquat.
« Il m’a dit : « Fais pas chier, rentre dans ta cellule, sinon je vais m’occuper personnellement de ton cas »».
Ça, alors que t’étais déjà effaré, en pleurs, en train de demander à ce même surveillant si tu pouvais te rendre chez un psychologue pour pouvoir bénéficier d’un espace d’expression bienveillant après une énième agression subie par un autre détenu.
« C'est toi qui m'a toujours dit que c'était bien de parler quand ça va pas ».
Je sais plus quoi te répondre.
Ce jour-là, encore une fois, il me faut des oreilles bien accrochées pour écouter ta détresse et tenter de te calmer tout en canalisant le sentiment de rage panique qui me gagne.
Sur le coup, il n'y a plus de mots assez forts pour qualifier à quel point je me sens démunie et en colère.
C'est plus tard dans la soirée, que les mots sont revenus. Ce texte, je déciderai ensuite de l'utiliser pour exorciser mes turbulences dans le cadre d'une production visuello-sonore réalisée un jour après une autre annonce qui me fait l'effet d'une bombe (voir : le deuxième extrait de mon carnet digital, ci-dessous).
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2214
Il est 22 :14. Seule dans l’appartement, je me demande.
J’essaie
de m’imaginer à quoi ressemble la soirée des compagnes, compagnons et
enfants des centaines de personnes enfermées derrière les mêmes barreaux
et les mêmes portes que celles qui composent la cellule de V.
De
la même façon, j’ai une pensée pour les surveillants, les gradés, les
secrétaires, les soignants, les greffiers, les CPIP, les agents de
nettoyage et ceux de la comptabilité. Parfois, je me risque aussi à
imaginer le quotidien de la personne à la tête de l’établissement. Je
mentirais si je disais que depuis un mois je pense à mes prochaines
vacances et à l’été qui s’annonce. J’y arrive pas. Moi aussi, je suis en
prison. Chaque jour c’est un combat que d’ouvrir mes mentalisations à
autre chose, que de m’extirper de ces visualisations incessantes qui
soudain surgissent devant mes yeux. Je vois des espaces de promenades
que je n’ai jamais visités, j’imagine des coursives que je n’ai jamais
empruntées et des cellules que je n’ai jamais habitées. Celles de
l’Elsau.
Je vous assure, j’ai une pensée pour tous ces individus
qui participent au quotidien tout particulier de la pénitentiaire, à
partir d’expériences différentes, de responsabilités diversement
nivelées et d’approches peut-être contradictoires. Je ne sais pas, c’est
vrai, je ne sais pas, simplement : j’imagine. Je me trompe sûrement
lorsque je songe que le rituel d’endormissement de la directrice sait se
dispenser du concours de tous produits hypnoïdes. Je fais certainement
erreur lorsque j’envisage qu’une fois l’habit de la pénitentiaire tombé,
le personnel assigné à la surveillance des douches réussit à faire fi
des scènes de violences dont il a silencieusement été témoin. Sans doute
fais-je erreur lorsque je projette que les visages de tous ces agents
qui à longueur de journée ouvrent et immédiatement referment des portes à
clés parviennent à s’illuminer dès lors qu’iels franchissent à nouveau
leur palier. Je ne sais pas ce que l’institution carcérale leur fait, à
elleux toustes. Je ne sais pas, parce que précisément, là tout de suite,
je m’y trouve pas, de leur côté.
J’aurais pu. A consulter mon
CV, c’était sans doute même bien davantage prévisible que je porte un de
leur uniforme, ou qui sait, qu’un jour même je me pare du statut de
l’autorité. Ce statut-là, qui justement n’a pas, pour se faire
reconnaitre et respecter, le besoin de le revêtir, cet accoutrement en
bleu et noir estampillé « administration pénitentiaire ».
Moi
aussi, je suis derrière les barreaux. C’est presque si j’entends pas les
portes claquer et les clés dans les serrures tourner et retourner. Moi
aussi, j’ai envie de crier. C’est dur de pas vous en vouloir, madame la
pénitentiaire. Je vous assure que j’essaie de chercher du sens à tout
ça. Malgré mon background intellectuello-politique plutôt carrément à
gauche et ma posture de désormais « proche de détenu », j’estime jusqu’à
présent ne pas non plus avoir versé dans une logique de rationalisation
de la délinquance conduisant à minimiser les actes délictuels, même
ceux de V. Vous voyez bien, je sais parler comme vous. En grandissant,
j’ai eu le privilège de correctement intérioriser les lois et la
nécessité de se plier à l’autorité de leurs représentants, d’associer à
l’image des forces de l’ordre une idée de protection plutôt que de
répression et de développer, en tant que continuatrice d’une famille
toute récemment moyennisée, une peur du déclassement qui se caractérise
par le scrupuleux respect des protocoles administratifs quadrillant
notre société. Je suis pas issue du même milieu social que la plupart de
vos résidents temporaires mais pourtant, moi aussi, le 12 avril, j’ai
été condamnée.
Condamnée à être un témoin affligé de la
brutalisation du corps incarcéré et malade de V., du manque criant de
soins médicaux dont il fait les frais, des violences qu’il subit de la
part d’autres détenus et même du personnel pénitentiaire. Condamnée à
être témoin démunie face à des appels à l’aide auxquels je ne sais que
difficilement répondre tant je me sens isolée et désarmée face à
l’hermétisme d’une institution repliée sur elle-même, engoncée dans une
lenteur consternante, manifestant un manque cruel d’interlocuteurs
permettant d’assurer un lien effectif avec l’extérieur. Je dis tout cela
alors même que j’ai l’immense chance de me trouver soutenue,
accompagnée et de posséder des ressources internes jusqu’alors
suffisamment puissantes pour transformer ma colère, ma tristesse et ma
frustration en énergie motrice de sorte qu’elles ne me grignotent pas de
l’intérieur. Parce que le pire dans tout ça, c’est même pas la violence
des menaces, des coups ou des refus de soigner. Le pire, c’est l’omerta
généralisée, c’est cette résignation qui semble avoir contaminé tout un
faisceau de membres de la société. C’est ça qui me fait peur, moi. A
priori j’ai toujours cru dans les lois, j’ai toujours cru en le droit,
en la possibilité d’obtenir écoute, soutien et réparation après un
préjudice. J’y ai toujours cru, madame la République. Je vous jure. J’ai
sincèrement toujours pensé qu’une injustice, dans notre pays, ne
saurait subsister dès lors qu’elle est signalée aux autorités. Je
n’avais pas imaginé combien à notre époque règnent encore des espaces de
non-droit au sein desquels signaler des malversations équivaut à se
mettre soi-même en danger. S’il y a un apprentissage que l’on fait très
tôt, au contact de l’institution p, c’est celui-là : sous la peine de
privation de liberté s’en cachent bien d’autres dont on ne parle
définitivement pas encore assez.
Ce n’est pas seulement V., sa
santé physique, mentale et émotionnelle que j’ai peur de voir s’abimer
dans cette histoire pénale. Je crois que j’ai aussi très peur d’une
dégradation de mon intime croyance en l’intelligence de la vie et d’une
déliquescence de mon éperdue confiance en l’humanité.
Vendredi 21 mai 2021
16 :20
+3332016294
Appel inespéré. Après deux jours de silence. J’entends immédiatement qu’il ne se trouve pas dans sa cellule habituelle car sa voix provoque un écho retentissant autour de lui. Une sorte de réverbération aux tonalités métalliques.
« J’ai pris 15 jours de mitard. J’ai mis 4 coups de pieds dans la porte parce que je voulais avoir accès au téléphone. Mais ça justifie pas le mitard, ils ont exagéré le rapport. Ils ont gonflé leur rapport. C’est pas vrai, j’ai pas été menaçant. J’aurais pas été menaçant en sachant que j’ai fait une dml et que je vais passer en appel. Ils m’ont fait comme George Floyd, le chef du bâtiment m’a plaqué au sol, ils ont plus le droit de faire ça normalement aujourd’hui. Je suis en train de faire une grève de la faim et de la soif. Je veux qu’on me croit. Ils ont pas le droit de faire ça. »
« En plus les surveillants du bâtiment ils se sont moqués de moi à cause des culottes, parce que le mot est passé, ils ont su. Ça m’a fait trop mal. J’ai dit : « Ouais, j’aime les culottes de ma femme, et alors ? ». Il m’a dit : « Ah tu aimes les culottes ? Tu vas voir » ».
Je suis quelque part, coincée entre la colère et l'indignation.
Il y a la colère contre lui. L'envie de lui crier dessus en lui disant qu'il devrait être bien placé pour savoir qu'en prison, il n'y aucune place pour la rébellion. Il devrait savoir que les agents pénitentiaires ne savent pas accueillir les émotions des détenus, qu'ils ne sont pas formés pour ça. Cette connaissance aurait dû être intériorisée et métabolisée de sorte que ses coups de pieds contre la porte n'auraient jamais dû exister. Peut-être le rapport a-t-il été extrapolé, mais ça on s'en fiche : il aurait fallu se tenir à carreaux et rien de tout cela ne serait arrivé. Oui c'est injuste, oui c'est putain de violent. Mais c'est la réalité. Ici, ça dit quelque chose comme : "Accepte ta situation et les conditions désastreuses qui y sont liées. Adapte-toi et prends sur toi. L'important, c'est d'en ressortir le plus vite, et d'en ressortir vivant."
Et puis il y a l'indignation contre la pénitentiaire. Une institution qui semble se servir de la moindre brèche pour tourner et retourner le couteau dans une plaie déjà ouverte. Ils n'ont pas l'air d'avoir saisi qu'une bonne partie de leurs usagers cultivent dores et déjà une aversion pour l'autorité et une perte de confiance envers le cadre judiciaire. Ce qui leur faudrait, ce sont des personnes capables de renverser ces associations défavorables. Comme la bienveillance et la foi en l'être humain ne sont pas la politique de l'institution, il se trouvera toujours des agents qui, grisés par les pouvoirs que recèlent le port de l'uniforme, en abuseront. Ceux-là continueront de nourrir les traumatismes et les révoltes des détenus qui n'ont pas tous les ressources pour canaliser leurs émotions face à des violences institutionnelles qui parfois/souvent ont déjà rythmé de longue date leur parcours. Face à ce manque criant de compréhension de l'institution p pour les situations de ses propres usagers, oui, je suis révoltée. Évidemment que ce n'est pas juste de demander encore une fois à des personnes déjà maintes fois brutalisées par les pouvoirs institutionnels de prendre sur eux. Évidemment que ce n'est qu'une violence de plus de leur dire de se taire. Ici, ça dit : "Ta colère est légitime. Je soutiens ta révolte et je comprends que ton épuisement émotionnel rende le fait de prendre sur toi difficile."*
*D'autant que V. a été diagnostiqué TDAH, un neuroatypisme qui affecte la gestion des émotions. Je n'ose néanmoins pas ouvrir le sujet de la prise en compte des particularités psy par l'institution pénitentiaire, le trou me parait trop béant.
42 jours plus tard...
RépondreSupprimerLire tes mots me touchent encore!
J'ai eu la chance de les entendre, j'ai eu ce privilège de te filmer!
ce sont des moments forts, unique et bouleversants!!!