The reason why / auto-ethno-bio

Jérome Lagarrigue
 
 
C’est l’histoire d’un être humain blanc assigné « f », né dans un cocon familial protégé. Deux parents aimants (un papa ouvrier, une maman secrétaire reconvertie dans la petite enfance), une maison (puis deux autres) construite sur un héritage familial, une petite sœur. Famille nucléaire parfaite. Deux parents, deux enfants. Pas de divorces, pas de peur de manquer, si peu de conflits. Quelques déboires pendant la scolarité mais pas assez pour perturber le destin bien tracé d’une réussite scolaire attendue. Si les parents n’ont pas bénéficié du terrain nécessaire à la poursuite de leurs études respectives (aucun d’eux n’a le niveau bac), les enfants finissent par comprendre qu’ils sont en capacité de surpasser ce capital éducatif précaire. Alors on fait des études parce qu’on comprend qu’elles sont gage de réussite. On fait des études parce que de toute façon : que faire d’autre ? Entrer sur le marché du travail à 18 ans ? Trop violent, quand on a le luxe de pouvoir se l’éviter. Alors on devient expert dans l’art d’emmagasiner des connaissances théoriques : écouter, écrire, lire, mémoriser, recracher. Bonnes notes. Facile. 
 
C’est donc l’histoire d’une « f » de classe moyenne qui apprend à bien étudier avant même de savoir pourquoi. Un peu au hasard, elle choisit le droit. Enfin, c’est ce qu’elle pense sur le moment. Parce qu’avec du recul, quelques années plus tard, le tableau global laisse entrevoir d’autres pistes. Celle du croisement entre un manque criant de sens et une rencontre fortuite qui contribuera à sortir la petite « f » de son carcan trop bien rangé. Monsieur n’a pas le même âge, la même couleur de peau ni la même origine sociale. Du choc des expériences de vie radicalement opposées nait un désir puissant de se fondre en l’autre pour réussir à rassembler les pièces de ces puzzles dépareillés et ne faire plus qu’un. Il faut imaginer deux trajectoires de vie qui soudain s’emmêlent alors qu’elles avaient à peine vocation à se croiser. Il faut imaginer la puissance de l’attraction de ce que l’autre symboliquement représente par rapport à soi. Recherche d’osmose dans le dichotomique, recherche de la trace d’un langage commun au sein d’alphabets de naissance différents. 7 ans. Pendant que M., s’ouvre toujours plus sur son expérience-prison et délivre de douloureux morceaux de réponses quant à son rapport à la violence, L. boucle sa licence et voit son domaine de spécialité se préciser. Dans une volonté de se distancier des institutions qui disent le droit et de se rapprocher de celleux sur lesquel.le.s il s’applique, elle choisit la criminologie en même temps qu’en master, elle quitte le droit pour la sociologie. C’est le début d’un processus d’intime imbrication entre vie personnelle et vie professionnelle. 
 
Parce que bientôt, L. devient chercheuse pour de vrai, et son objet d’étude est alors très évidemment choisi. Elle décroche une bourse doctorale en maniant les outils qu’elle aiguise patiemment depuis maintenant 5 ans : lectures, synthèse, problématique, partie, sous-partie, conclusion, bibliographie. Exposé. Le projet est validé par l’Université. Chaleureuses félicitations de l’entourage, regards qui se chargent de ce quelque chose en plus qui à trait à la gratification sociale propre à ce passage à la strate supérieure de « doctorant contractuel ». Indéniablement, les sept ans de relation décousue vécus aux côtés de M. ont ouvert une brèche qu’à ce jour L. n’a cessé de vouloir approfondir. En grossissant le trait, on pourrait résumer en disant que L., souffrant du profond ennui que vivent sans doute un nombre incalculable de gens trop bien rangés, s’est offert avec M. le luxe de la dose d’intensité qui lui manquait. 
 
Peut-être la relation a-t-elle commencé comme ça, comme un espèce de troc entre mon goût pour l’intensité et son goût pour l'obtention d'un crédit social (le crédit tout relatif de la famille blanche moyenne, mais quand même). Sauf qu’elle s’est vite parée d’une autre tournure, plus militante, revendicatrice. Notre relation est devenue une véritable conviction à mesure que je commençais à sortir du monde protégé dans lequel je baignais, pour enfin découvrir l’état de la réalité sociale environnante. C’est-à-dire que ma relation avec M., pour diverses raisons (d’une part, les violences que j’ai subies à ses côtés, et d’autre part, les violences d’Etat dont il a toute sa vie été l’objet), m’a fait m’intéresser aux luttes sociales féministes, anti-racistes et anti-capitalistes. C’est là que notre relation est devenue une conviction. Non, pour rien au monde je ne marcherais dans le chemin tout tracé qui m’attend en tant que « femme », « hétérosexuelle », blanche, de classe moyenne. Non, personne me verrait en couple avec un homme blanc bon sous tout rapport. D’ailleurs, personne me verrait en couple tout court, mais ça, c’est une autre histoire. Bref, pour rien au monde je n’allais signer pour la bonne marche de la reproduction sociale de ma propre « lignée ». Je crois que j’ai fétichisé la peau foncée de M. autant que j’ai haï le corps blanc masculin. Il m’a fallu du temps, avant de retrouver ne serait-ce que le début d’une étincelle de désir à la vue d’un corps clair de garçon. Pendant un moment j’ai d’ailleurs cru que je serais à tout jamais enfermée dans la fascination pour l’altérité qu’incarnent les personnes d’origines magrébines. M., il a créé pendant un temps un sacré ancrage, en moi. Il est clairement de ses relations qui marquent un tournant drastique dans une vie. 
 
Si j’aspire à continuer ma quête de l’altérité aujourd’hui auprès d’autres personnes criminalisées, c’est parce que vraisemblablement j’ai pas encore trouvé toutes les réponses à mes questions, et que j’arrive toujours pas à me complaire dans mes privilèges de naissance. L’entre-soi m’intéresse pas, il m’ennuie à mourir et me révolte profondément. Je rêve de mixité, je rêve de construire des ponts à la place des murs, de créer des espaces de dialogues entre des mondes qui se répugnent sans se connaître vraiment. Je sais pas si j’y arriverai, mais je sens que d’en être là, ça fait partie de ma trajectoire de vie et particulièrement du bout de chemin que je traverse actuellement. M. a indéniablement fait partie de ce chemin. Je ne sais pas quelle est sa juste place dans le présent, et s’il doit seulement y en avoir une pour lui, mais il a contribué à la construction de qui je suis. En ça, je le remercie. Et je le remercie, non pas en gommant toutes les facettes les plus sombres de notre histoire, parce qu’il y en a eu, beaucoup, mais en les regardant aujourd’hui comme des expériences, comme des morceaux de vie auxquelles chaque jour, je donne un peu plus de sens. Pour beaucoup à qui je raconte ces expériences douloureuses avec lui, il est un agresseur. Il est un homme violent, il est un violeur. Je suis d’accord pour dire que ces étiquettes qualifient des actes que j’ai vécu avec lui. Je ne suis pas d’accord pour dire que ces étiquettes le qualifient tout entier. Je refuse le statut réifiant de victime autant que je lui refuse le statut de bourreau. Plutôt que de « statut », je préfère parler de « position » à un moment T. Bref, j’espère néanmoins qu’un jour il pourra regarder ces actes-là pour ce qu’ils sont en face, parce que je crois que seulement là et partir de là, un véritablement processus de restauration pourra s’opérer entre lui et moi. Je l’ai désiré pendant si longtemps, cette restauration. Aujourd’hui je suis tranquille avec le fait que peut-être, elle n’arrivera pas avec lui. Je la cherche par d’autres moyens, j’essaie de m’auto-restaurer et ça me vient bien comme ça. J’aime l’idée de l’auto-suffisance, quelque part.

 

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