En-deça du sexuel / les clients
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| Julie Peiffer |
Lundi 16 novembre 2020
J'ai rendez-vous avec Eric à 11h00, en extérieur. Un rendez-vous différent. Trois mois que nous sommes en contact, quatre rendez-vous que l'on planifie et que monsieur annule. Autant dire que lorsqu'il me propose que l'on se retrouve pour me "dédommager", je n'y crois plus trop. Pourtant, à 10h57 je reçois un message "suis au parking". De loin, je le vois déambuler. "Vous croyiez que j'allais pas venir, hein ?". Effectivement, je lui explique que j'avais fini par le ranger dans la fameuse catégorie des "fantasmeurs", un label qui désigne ces clients qui se lancent dans de longs échanges faits de projections sur le devenir d'un futur rendez-vous qu'ils sont prompts à planifier sans jamais l'honorer. Nos échanges par sms sont faits d'une accumulation d'indices qui mettraient la puce à l'oreille à toute TDS aguerrie. Extraits :
"trop hate de lecher vos bottes a vos pieds avec vos crachas en guise de salive ma REINE". "Bon week end a vous DEESSE". "Nous verrons si nous pourrons boire un café lors de ma pause si vous y consentez. vous tiendrais au courant DEESSE", "si un jour vous desirez que je suces un homme devant vous sous vos ordres, je serrais pret à le faire pour vous DEESSE", "bonjour DEESSE, belle journée a vous, votre leche bottes", "possibilité mercredi pour la seance DEESSE", etc.
Selon la définition communément admise dans le milieu, un fantasmeur est un client qui se débine avant tout rendez-vous. Le fantasmeur n'a donc à priori pas de visage, seulement des mots - des mots dans le vent. Aujourd'hui, je me dis alors que j'ai peut-être la chance de rencontrer le client que personne ne voit jamais. Contre toute attente, Eric m'explique qu'à chacun de nos rendez-vous posés, c'est l'emploi du temps de sa compagne qui l'a conduit à devoir réorienter son propre planning. Comme la plupart des clients, Eric est en couple et pratique son fétichisme (l'adoration des bottes des femmes) dans un absolu secret. Il dispose de plages horaires qu'il sait a priori vacantes, sauf contre-indications de sa dame. Suivant ce raisonnement, tout rendez-vous fétichiste posé est donc par essence précaire. Je comprends mieux. S'ouvre alors pour moi un pan de réalité nouveau, une faille dans mes propres prénotions : peut-être l'annulation de rendez-vous cache-t-elle des ajustements qui ne dépendent pas complètement du simple bon vouloir du client. Celui-ci, on le sait maintenant, a en effet pour but prioritaire la préservation de son unité familiale / de couple de sorte qu'il est tributaire de potentielles inquisitions de sa compagne dans ses moments "offs". C'est du moins cette ouverture que me dessinent les réponses d'Eric qui, en parallèle, est soucieux de prouver sa fiabilité. Ainsi, un peu gêné de la situation, me glisse-t-il 40€ en guise de dédommagement, au-dessus de la table à laquelle nous sommes assis. Nous rions de la situation qui, de loin, pourrait s'apparenter à un échange entre un consommateur et son dealer.
Durant une demi-heure, nous discutons. Il m'évoque ses déboires avec des "dominatrices soit-disant professionnelles" qui tantôt écourtent de moitié le temps d'une séance tout en empochant la totalité de la somme, tantôt dépassent ouvertement les limites posées par le client en amont du rendez-vous ou encore n'accomplissent aucun élément d'un scénario pourtant pré-établi. Eric ne cache pas sa déception, d'autant que la clandestinité du marché du travail du sexe implique qu'"Évidemment, tu sais que tu ne pourras jamais récupérer ton argent". La clandestinité de la pratique fétichiste d'Eric, quant à elle, le conduit régulièrement à scruter divers sites internet à la recherche de nouvelles annonçantes avec qui il pourrait laisser libre cours à ses fantasmes. A lui aussi, je lui pose la question : "Tu n'as jamais essayé d'en parler avec ta compagne ?". Il me dit que si, sans être très à l'aise, il a pourtant essayé, mais "C'est pas son truc. Si l'autre personne n'y trouve pas de plaisir, je ne voudrais pas la forcer, il faut que ça vienne des deux".
Eric semble lui aussi confronté à un dilemme que les clients m'ont soulevé à plusieurs reprises, celui qui oppose le choix de la vie de couple et les élans pour des fantasmes qui n'ont pas leur place dans le petit cocon de la conjugalité conventionnelle. "Dans l'idéal, j'aimerais vivre avec une femme dominatrice au quotidien, mais j'ai l'impression que pour ça, il y a plus de demandes que d'offres". Ainsi se résigne-t-il à faire coexister conjugalité et extra-conjugalité dans le cadre d'une économie morale qui tient au fait que "Parfois je culpabilise mais je me dis que ça va, parce qu'il y a pas de sexe". Par-là, monsieur indique que ses fantasmes n'incluent pas de pratiques impliquant de pénétration du fait de son propre pénis. Aussi, lécher des bottes, adorer des pieds, se faire cracher dessus, et se faire lui-même analement pénétrer font partie de chorégraphies érotiques qui, bien que générant chez lui une excitation sexuelle, ne font pas partie du script sexuel conventionnel. Ainsi exempts de ce script, ces gestualités ne sont pas interprétées par monsieur client comme des actes allant à l'encontre du pacte tacite qui l'unit à sa compagne : durant une séance il n'y a "pas de sexe" au sens où il ne se livre pas à une pénétration vaginale avec une autre femme, il n'y a donc, par extension, pas d'infidélité vis-à-vis de sa propre compagne.
En même temps que je regarde cette explication pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, comme une tentative de rationalisation des pratiques d'un client, je ne peux m'empêcher de sourire face aux failles béantes de la construction de cette rhétorique qui me semble bancale. Pour autant, aussi fragile soit-elle (à mes yeux), elle est parlante. Elle raconte bien la vision étroite que notre propre société construit au sujet de ce qui est sexuel et de ce qui ne l'est pas. Évidemment, le cistème hétéropatriarcal a pour nous une réponse toute faite sur la question. Mais les clients, ces clients-là, je veux dire, ceux qui se placent eux-même à l'autre bout du spectre, du côté des outsiders, ne sont-ils pas justement les mieux placés pour remettre en question le script sexuel dominant ? Pourquoi me racontent-ils que lorsqu'ils participent à des jeux impliquant pieds, salive, sueur, urine, pegging, nourriture prémachée, pourquoi me racontent-ils que ça n'est pas du sexe ? En fait, ce que ma discussion avec Eric à permis d'illuminer dans mon esprit, c'est que si les clients s'adonnent à des pratiques que d'aucuns pourraient qualifier de "déviantes", ils ne construisent pas systématiquement, en parallèle, un positionnement de l'ordre de la critique politique vis-à-vis de la norme, alors même qu'ils seraient pourtant particulièrement bien placés pour le faire.

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