L'aire secrète / les clients

Jason Brooks

Lundi 26 octobre 2020

Première rencontre avec Daniel.

Cela fait plusieurs semaines que l'on discute de notre plan. On savait où, on savait quoi, on savait comment. Restait plus qu'à déterminer le quand : quand mes prochaines règles allaient-elles arriver ? Je préviens cet adorateur des productions du corps "f" que chez moi, c'est plutôt irrégulier, aussi bien en terme de point de départ que de durée ou de quantité. J'étais alors loin de me douter que j'allais bientôt devoir les provoquer à base de mifépristone et de misoprostol. Une semaine après, j'en saigne encore. Avec son aval, c'est donc ce sang-là qui coule dans la serviette de la culotte que je porte pour l'occasion. 

Ce matin, sur les coups de 9h00, Monsieur D m'emmène dans son endroit favori : une aire d'autoroute dont les toilettes sont condamnées. Il me raconte qu'il a découvert cet endroit il y a de cela deux ans, et que depuis, régulièrement, il y effectue des présences. Parfois, il passe des journées complètes sur place, stratégiquement garé pour ne louper aucunes gouttes du spectacle. L'espace de trois heures, je l'accompagne dans ce lieu qui constitue à bien des égards un jardin secret. C'est un petit espace vert entouré par des parkings où sont majoritairement logés des poids lourds mais où viennent aussi se perdre quelques voitures. Certains s'arrêtent ici pour fumer, d'autres pour téléphoner, d'autres encore pour trouver des partenaires sexuels de circonstances (D m'explique que le lieu est aussi un spot de rencontre gay) mais surtout, surtout, les gens arrivent là parce qu'ils ont suivi le panneau "WC". Pendant que nous accompagnons du regard un de ces êtres égarés, Daniel m'explique : "Là, il constate que les toilettes sont fermées", c'est la première étape commune à tous les voyageurs. Ensuite, deux options majeures s'offrent à l'être démuni : repartir bredouille, à la quête d'autres toilettes autoroutières, ou chercher sur place un coin propice au pipi sauvage. C'est surtout ce deuxième choix qui intéresse D, pour qui la vue des femmes accroupies en train d'uriner tient du fantasme de longue date. En bon cartographe, il me détaille tous les recoins qui constituent, depuis deux ans, les endroits stratégiques communément investis par les voyageuses à la commission pressante. De la benne à vêtements jusqu'aux buissons, en passant par les locaux de maintenance électrique et les poubelles, tous ces lieux ont pour point commun de n'offrir qu'une couverture visuelle incomplète, de sorte que personne n'est jamais totalement protégé du regard d'autrui (et surtout pas du regard de Monsieur D). C'est pour cela que quelques fois, il observe les usagers autoroutiers avoir recours à des stratégies complémentaires : lorsqu'ils viennent en couple, il arrive que les conjoints se placent devant les compagnes accroupies et espèrent ainsi constituer un simulacre de mur. 

L'idée, pour nous, c'était de "passer au moins deux heures sur place...avec le plus de pipis possibles", mais pas seulement. Au-delà du simple liquide urinaire, ce sont toutes les productions naturelles du corps qui étaient conviées dans le cadre de ce que D dénommera notre "mission toilettes fermées" : "règles, tâches, pipi, poils aux aisselles, poils au pubis, parfum corporel de transpi". Pour ce rendez-vous tout particulier, j'avais donc tout prévu : un pubis paré de poils naturels, une jupe pour la praticité, un utérus qui saigne, des aisselles non épilées et non lavées depuis plusieurs jours, une thermos de thé, des protections hygiéniques et des mouchoirs (pour s'essuyer). "Le scénario c'est que tu sois pressée...que tu constates que les toilettes sont fermées...et que tu fasses plus ou moins bien cachée". Ainsi soit-il. Une fois sur place, nous voilà entrés dans la chorégraphie de ces voyageurs plein d'espoirs, marchant sur les pas de ces multiples couples qui ont souhaité se rendre aux toilettes, ont constaté avec désespoir leur fermeture puis se sont dirigés vers les locaux de maintenance électrique pour finalement s'offusquer de la saleté du sol alentour (il faut imaginer un parterre qui réceptionne tout ce que des toilettes sont habituées à traiter) et opter pour le moindre mal du pipi entre les portières de la voiture, avec monsieur qui "cache" madame. Entre deux pipis, lorsqu'alors je suis à nouveau assise sur le siège passager avant de la voiture, j'enlève mon pull et lève les bras, pour inviter monsieur à rencontrer l'odeur de mes aisselles. C'est animée de la même intention que je remonte ma jupe pour lui faire humer les parfums de ma vulve qui, sans culotte pour la recouvrir, repose simplement sur une serviette que le client a posé directement sous mes fesses nues pour mieux la tâcher.

Ce matin-là, pour seule trace de mon passage, le bitume de l'aire d'autoroute aura absorbé à quatre reprises mon urine ainsi que quelques gouttes de sang. Quant à mes "déchets" (protections hygiéniques et mouchoirs usagés), c'est Daniel qui les as gardés, comptant bien les conserver jusqu'à leur perte totale d'odeurs. D'ailleurs, il me raconte que durant ses phases d'observation participante, il fait ça, aussi : recueillir les matériaux hygiéniques usagers qui peuvent ça et là joncher le sol des différents endroits stratégiques. Tantôt pour les garder, espérant accéder à leurs derniers relents parfumés, tantôt pour tous les disposer au niveau du cabanon central, dans l'idée d'inciter subtilement les femmes de passage à faire leurs besoins dans le spot le plus exposé de tous, convaincues que d'autres l'ont fait avant elles.

Une fois encore, je rencontre un client au monde intérieur encore jamais ou très peu dévoilé, isolé dans un recoin de l'être et pourtant fort développé. A son contact, et plongée dans cet espace-temps particulier que représente cette aire d'autoroute, je me prends au jeu de l'observation de chaque nouveau véhicule arrivant, guettant avec curiosité la trajectoire des voyageur.eu.ses désappointé.e.s, essayant de pronostiquer leur réaction de repli. "Parfois, on comprend pas toujours" me lance Daniel qui s'étonne des stratégies contre-productives de certaines femmes qui, tentant de se cacher des routiers, en reviennent à s'exposer considérablement aux voitures garées de l'autre côté. En parallèle des aspects liés à l'imaginaire fantasmagorique du lieu, il y a tout un tas de questions relevant du "pourquoi" qui resteront à tout jamais mystère. Ce n'est pas que Daniel n'aimerait pas les poser aux principales concernées, c'est que "on me jetterait des pierres !" me répond-il. En quittant le lieu, je suis presque déçue qu'il n'envisage pas de faire fructifier ses données collectées et qu'il ne pousse pas plus loin sa petite enquête. Je crois que la chercheuse en moi estime qu'il y a là matière à s'épancher. Mais ça, c'est une autre histoire.

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