Le premier / les clients

Malcolm Lipeke

Première expérience dans le vaste monde T, D, et S.

Dimanche 2 juin 2019

Oui, j'ai eu peur. Juste ce qu'il faut pour se donner un dose conséquente d'adrénaline et rester sur ses gardes. J'ai pris ma voiture, et j'y suis allée. Je ne crois pas avoir hésité, vraiment. Petit village,  maison neuve avec jardin. Je me gare bien avant que le gps ne m'informe que ça y est "vous êtes arrivé.e". C'était un beau jour d'été au printemps. Pantalon léger, flottant et taille haute. Crop top rayé qui laisse voir la partie haute de mon ventre, là où des débuts d'abdominaux graciles se dessinent. Je m'étais apprêtée comme une poupée, comme je sais bien faire - je crois que les codes de la "f" toute mignonne, je gère plutôt bien, depuis le temps que je les performe -. Et ça a plutôt bien marché, de mémoire.

La poitrine palpitante, je sonne. Personne ne vient m'ouvrir, parce que j'étais peut-être un tout petit peu en avance et qu'il "étai[t] parti retirer de l'argent". Donc lorsque je sonne et que j'approche mon visage de la partie métalliquement réfléchissante de la porte, je vois une voiture qui se gare sur le trottoir d'en face, et je comprends que c'est lui. On se salue avec un sourire timide tous les deux. Je crois qu'à ce moment-là, j'ai une réaction du type "Il n'est pas hideux, il a l'air sympa et...drôlement banal. Ç'aurait pu être un ami de mes parents". Non, mais presque. Prof de maths en lycée, il me dira un peu plus tard. Lorsque que j'entre, je déchante. C'est neuf et détérioré en même temps, bordélique et sale de surcroît. Sur la table de la superbe cuisine ouverte, papiers en vrac et vaisselle sale côtoient un terrarium avec des escargots agglutinés sur les parois. Je me souviens bien des escargots et je me souviens aussi que cette vision ne fut pas du meilleur effet sur moi. Est-ce que ma mine déconfite se remarqua ? J'ose espérer que non. La suite. Le canapé est sacrément amoché par le chien que je n'entraperçois que par les portes fenêtres donnant sur le jardin. Et, ce canapé, c'est justement là où on m'invite à m'installer. En face, une maison de poupée. Trait d'union avec les photos tout juste repérées sur les murs, je prends encore davantage conscience qu'il a des enfants. C'est en fait un père divorcé, j'apprends. "Ça explique l'état de la maison", je me dis. Une maisonnée sans femme c'est un lieu sans protagoniste assignée à l'entretien de la domesticité. Le résultat est criant.

"Je peux enlever tes chaussures ?", il me demande. Soulagée qu'il désire commencer par "tout en bas", je lui présente mon pied. Il dénoue délicatement les lacets de mes tennis baby rose. En tant que fétichiste des odeurs corporelles, il s'attarde longuement sur mes taille 35 alors encore enchaussettés et vocalise son plaisir à la réception olfactive de ma légère odeur de transpiration. Une fois sous mes aisselles et entre mes jambes, il exprimera le même gémissement de plaisir. Pendant ce temps, je suis objet de convoitise, de toute part désirée, même et surtout là où l'opprobe sociale pèse le plus lourd. Je comprends, avec un sourire aux lèvres et du baume au cœur de la militante qui siège en moi, que nous jouons là avec un égrégore historique, celui de la féminité. Celui des injonctions au corps "f" glabre, agréablement parfumé, qui ne coule pas et ne laisse pas de traces. Si monsieur s'auto désigne comme fétichiste, c'est bien parce que son objet totem est un contre-modèle total : il ne s'épile pas, se lave peu souvent, et tâche abondamment ses sous-vêtements. Ils sont loin de se caractériser avec autant d'acuité, ceux qui bandent sur un décolleté gonflé ou des fesses rebondies, et pourtant. Dans le discours de ce first one, il y a comme une honnêteté lucide que je salue. Quand je lui demande s'il accepterait de mon montrer sa boite aux trésors, il me réponds même : "oui".

"Ça c'est Natacha", me dit-il en me tendant une culotte imprégnée de pertes blanches séchées, "et ça aussi". Tiraillée entre un sentiment de dégoût et de curiosité, je décide de choisir l'option - en général, ma préférée - la plus challengeante : j'approche mon nez mais ne reconnait finalement qu'une légère odeur d'urine sur le tissu déjà bien usagé, pendant que monsieur client, tel un enfant amusé, fouine dans sa boite à jouets où lui-même se perd un peu. Il avoue ne plus bien savoir à qui il a acheté quoi. Moi, en tout cas, je sais où ma culotte logera, puisque nous avons convenu que celle que je revêts lui reviendrait. Demain, il la portera même au travail, parait-il. C'est sur cette promesse que notre rendez-vous se termine. Mais m'arrêter là serait omettre de parler d'urine et de masturbation. Et j'estime que c'est quand même important, étant donné que l'objectif est ici de décrire une certaine réalité. Je crois que j'ai préféré ce moment-là, ce moment du corps-convoitise, et très certainement, une partie de moi aurait voulu s'arrêter là. Mais force est de constater que ce jour-là, j'ai été plus que juste convoitée. D'une certaine manière, j'ai été consommée. Parce que nez et bouche de monsieur ont absorbé odeurs et fluides du corps-support / corps-performance temporairement offert à lui. Ingestion d'un peu de moi par un organisme extérieur. Et cette ingestion n'aurait su être tout à fait complète sans l'ajout de cette gymnastique manuelle qu'il offrit tout naturellement à son pénis sans me demander mon avis. Alors, tandis que je déversais ma liqueur jaune sur son corps allongé dans la douche italienne, monsieur exulta son liquide blanc.


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