De la violence du dedans militant / les clients
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| Lune |
A l'heure où les TDS, les syndicats et autres associations fondées pour les soutenir se soulèvent pour clamer #sexworkiswork, #myjobislegal, #stopdiscrimination et #4ansloiprostitution, le féminisme rejoue plus que jamais ses sex wars. Et moi, je déroule le fil d'une pensée-colère qui pèse lourd sur l'existence.
Moi, j'ai choisi, si c'est la question. Et dans le même temps que je le déclame, j'ai la conscience que tout un tas de personnes ne pourraient pas en dire autant. Et dans le même temps que je le déclame, je me demande si la question se pose exactement en ces termes. Je continue.
J'ai choisi avec toute la lucidité qu'il m'a été possible de mobiliser à l'instant t, convaincue que ce qu'on met derrière le choix d'une "f" (remplacez par tout autre label permettant de caractériser l'appartenance à un groupe minoritaire) n'est pas important. L'important, c'est la décision. Encore et toujours, cette fameuse, celle qui te permet si bien d'être acteurice principale de ta vie. Le pire dans les discours abolitionnistes de la prostitution, c'est qu'ils font fi justement de ça. Le pire numéro 2, c'est que ce sont des personnes se revendiquant de la grande famille du féminisme qui viennent te balancer que t'as rien compris. Que t'as rien décidé. Que t'avais cru avoir décidé mais que c'est juste un énorme mirage. T'es dans le faux, tu vois. Parce que "colonisée par les désirs des hommes, souvent, par ceux même de tes agresseurs", c'est plus très clair dans tête. Parce que "dissociation traumatique", tu vois : pour te protéger tu préfères te faire croire que tout va bien, alors que pourtant t'accumules des symptômes de stress post-traumatique. T'entres en fait dans un espèce de déni de toi-même, à ton propre insu. Entends-tu ? A ton propre insu.
Ce discours là, il me met K.O. plus que toutes les agressions que j'ai subies. Ce discours bien-pensant qui veut te démontrer par A + B quel regard tu devrais poser sur ta propre histoire est une violence per se. Dépossession du sens de ton expérience-vie. Elle t'empêche de poser tes propres mots en ne cessant de scander que tu te trompes. Peu importe quelle analyse tu mobilises sur ton engagement dans le travail du sexe, ou dans des activités BDSM (deux thématiques qui dans la bouche du féminisme radical constituent des activités inhéremment dangereuses, délétères, redoutables), en y participant tu te mets de facto au service des prédateurs : tu es désormais complice de la domination masculine. Le rapport sexuel tarifé, c'est du viol. Le BDSM, c'est le jeux préféré du patriarcat. On veut rien entendre. Point final. Tu comprends ça ? Toutes tes tentatives de contredire ces postulats sont vaines, car depuis le début, tu te trompes. Depuis le début, t'es passée à côté de cette réalité globale qui te surplombe et te détermine, que tu le veuilles ou non.
Ce qui est douloureux, c'est de constater combien ces discours invisibilisent des réalités individuelles intelligentes auxquelles ils ne s’intéressent pas, au profit d'un tout-puissant regard grand angle, tout en passant par des procédés de discours qui ne sont pas loin de l'infantilisation. Comme si macro et micro social ne pouvaient pas s'imbriquer. Comme si on ne pouvait pas être pute ET ultra lucide à propos de l'univers balisé "m" qu'on investit. On est pas forcément ignorantes d'une pensée en termes de structures. Et on est pas toujours aussi déniantes de notre soi traumatique qu'il n'y parait. Je refuse l'équation TDS = ignorance. Le trait d'union est tiré beaucoup, beaucoup trop vite. Il y a mille questions à poser entre-temps, et mille réponses à écouter. Rien n'est jamais noir ou blanc et je n'ai aucune envie de prendre le parti de simplifier les expériences-vies. Elles sont trop passionnantes exactement comme elles sont : traversées de mouvements contraires qui pourtant coexistent.
Il me semble que c'est de cette coexistence de réalités dont la mouvance radicale a peur. Pourtant, là tout de suite, le monde, malgré les accomplissements salutaires du féminisme, en est exactement là : peut-être plus conscient, plus égalitaire, mais toujours très épris de patriarcat. Et imaginer que tous et toutes, bien sûr les "f" d'abord, doivent absolument se détacher d'un système aussi gluant et collant est a-pragmatique (je ne dirais pas utopique, car j'affectionne beaucoup trop ce vocable pour l'utiliser en des termes négatifs). En tant que féministe, évidemment - et peu importe les tendances-, on la veut toustes cette déconstruction du patriarcat, et on imagine toustes nos façons d'arriver à "la suite". Si je ne suis pas d'accord avec l'approche dite radicale, c'est parce que je l'estime consciemment méconnaissante d'une certaine réalité et de son poids, beaucoup trop impatiente d'aller plus vite, encore plus vite, mais beaucoup trop vite pour ce qui est. Radicalement faire table rase et recommencer ? Arrêter le travail du sexe tout de suite, maintenant et mondialement, stopper toutes activités sexuelles impliquant des dynamiques de pouvoir empreintes au BDSM, sont-ce des idées viables ? Non seulement, sur un plan stratégique, je pense que ça ne fonctionnera pas car ces idées n'ont pas encore assez d'emprise sur la planète (un jour, peut-être, je ne dis pas, je suis curieuse à l'idée de voir un monde dans lequel tout ça ne trouverait pas sa place), mais en plus je trouverais cela dommage, d'aller si vite, de, sur ces sujets-là bien précis, passer du noir au blanc d'un claquement de loi.
Oui, j'ai un amour impérieux et sûrement indécent pour les processus de transformations, mais encore pour l'expérience-vie toute entière. Même la vie souffrante, même la vie inégalitaire, même la vie oppressante. Ce n'est pas que je veuille y rester empêtrée parce que je suis intimement convaincue que de plus belles choses existent et cela est mille fois plus enthousiasmant que la douleur. Mais en effet, j'ai envie de goûter le terrain de la vie, dans tous ses aspects. Très vite ensuite, parce que mon être ne se conçoit jamais seulement pour lui-même, je réfléchis et je décide comment j'ai envie de mobiliser mon expérience-vivante-et-vécue pour œuvrer à la transformation du monde, mais vraiment from the inside. Ça doit ressembler un peu à quelque chose comme « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». L'idée, telle que mon féminisme à moi la conçoit, c'est faire avec les pièces du puzzle déjà existantes et les subvertir-hybrider petit à petit, par le jeu de l’intentionnalité. 1 - se saisir des pièces existantes (ces pièces vieillies et endommagées) 2 - décider qu'on a pas envie de construire un puzzle avec 3 - repeindre les pièces 4 - découper les pièces 5 - effectuer un collage surréaliste avec ce qu'il reste des pièces. Dirais-tu qu'en agissant ainsi tu fais un puzzle ?
L'idée, en somme, c'est de chercher à décorréler les pratiques des symboliques qui les ont imprégnées. Le parti pris, en effet, c'est de faire avec. Pas comme si ça n'existait pas, pas non plus comme si ça ne devait pas exister. Oui, c'est une approche particulière, bien différente d'un paradigme qui fait essentiellement reposer ses avancées sur une législation criminalisante. Et alors, n'est-elle pas légitime ? Et si c'était cette façon-là d'exister et de militer, bref, d'existencialiser, qui franchement me plait, à moi, et à bien d'autres ? Et si je trouvais une source d'empowerement dans ce parti pris ? Ce parti pris pour la complexité permanente, l'envie de se mettre à l'épreuve du terrain tel qu'il existe, et surtout, l'enthousiasme à l'idée de voir la vie comme un vaste support créatif qui, bien plus que de juristes censeurs, a besoin d'artistes du social pour la disséquer, l'observer, la vivre, la souffrir, la vomir, la théoriser, la disperser, la recoller, autrement, lui sourire, l'ouvrir encore, la pétrir, l’émietter, la titiller, la tirer, l'étirer, la raccommoder.
Et jouir du processus.
Ce discours là, il me met K.O. plus que toutes les agressions que j'ai subies. Ce discours bien-pensant qui veut te démontrer par A + B quel regard tu devrais poser sur ta propre histoire est une violence per se. Dépossession du sens de ton expérience-vie. Elle t'empêche de poser tes propres mots en ne cessant de scander que tu te trompes. Peu importe quelle analyse tu mobilises sur ton engagement dans le travail du sexe, ou dans des activités BDSM (deux thématiques qui dans la bouche du féminisme radical constituent des activités inhéremment dangereuses, délétères, redoutables), en y participant tu te mets de facto au service des prédateurs : tu es désormais complice de la domination masculine. Le rapport sexuel tarifé, c'est du viol. Le BDSM, c'est le jeux préféré du patriarcat. On veut rien entendre. Point final. Tu comprends ça ? Toutes tes tentatives de contredire ces postulats sont vaines, car depuis le début, tu te trompes. Depuis le début, t'es passée à côté de cette réalité globale qui te surplombe et te détermine, que tu le veuilles ou non.
Ce qui est douloureux, c'est de constater combien ces discours invisibilisent des réalités individuelles intelligentes auxquelles ils ne s’intéressent pas, au profit d'un tout-puissant regard grand angle, tout en passant par des procédés de discours qui ne sont pas loin de l'infantilisation. Comme si macro et micro social ne pouvaient pas s'imbriquer. Comme si on ne pouvait pas être pute ET ultra lucide à propos de l'univers balisé "m" qu'on investit. On est pas forcément ignorantes d'une pensée en termes de structures. Et on est pas toujours aussi déniantes de notre soi traumatique qu'il n'y parait. Je refuse l'équation TDS = ignorance. Le trait d'union est tiré beaucoup, beaucoup trop vite. Il y a mille questions à poser entre-temps, et mille réponses à écouter. Rien n'est jamais noir ou blanc et je n'ai aucune envie de prendre le parti de simplifier les expériences-vies. Elles sont trop passionnantes exactement comme elles sont : traversées de mouvements contraires qui pourtant coexistent.
Il me semble que c'est de cette coexistence de réalités dont la mouvance radicale a peur. Pourtant, là tout de suite, le monde, malgré les accomplissements salutaires du féminisme, en est exactement là : peut-être plus conscient, plus égalitaire, mais toujours très épris de patriarcat. Et imaginer que tous et toutes, bien sûr les "f" d'abord, doivent absolument se détacher d'un système aussi gluant et collant est a-pragmatique (je ne dirais pas utopique, car j'affectionne beaucoup trop ce vocable pour l'utiliser en des termes négatifs). En tant que féministe, évidemment - et peu importe les tendances-, on la veut toustes cette déconstruction du patriarcat, et on imagine toustes nos façons d'arriver à "la suite". Si je ne suis pas d'accord avec l'approche dite radicale, c'est parce que je l'estime consciemment méconnaissante d'une certaine réalité et de son poids, beaucoup trop impatiente d'aller plus vite, encore plus vite, mais beaucoup trop vite pour ce qui est. Radicalement faire table rase et recommencer ? Arrêter le travail du sexe tout de suite, maintenant et mondialement, stopper toutes activités sexuelles impliquant des dynamiques de pouvoir empreintes au BDSM, sont-ce des idées viables ? Non seulement, sur un plan stratégique, je pense que ça ne fonctionnera pas car ces idées n'ont pas encore assez d'emprise sur la planète (un jour, peut-être, je ne dis pas, je suis curieuse à l'idée de voir un monde dans lequel tout ça ne trouverait pas sa place), mais en plus je trouverais cela dommage, d'aller si vite, de, sur ces sujets-là bien précis, passer du noir au blanc d'un claquement de loi.
Oui, j'ai un amour impérieux et sûrement indécent pour les processus de transformations, mais encore pour l'expérience-vie toute entière. Même la vie souffrante, même la vie inégalitaire, même la vie oppressante. Ce n'est pas que je veuille y rester empêtrée parce que je suis intimement convaincue que de plus belles choses existent et cela est mille fois plus enthousiasmant que la douleur. Mais en effet, j'ai envie de goûter le terrain de la vie, dans tous ses aspects. Très vite ensuite, parce que mon être ne se conçoit jamais seulement pour lui-même, je réfléchis et je décide comment j'ai envie de mobiliser mon expérience-vivante-et-vécue pour œuvrer à la transformation du monde, mais vraiment from the inside. Ça doit ressembler un peu à quelque chose comme « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». L'idée, telle que mon féminisme à moi la conçoit, c'est faire avec les pièces du puzzle déjà existantes et les subvertir-hybrider petit à petit, par le jeu de l’intentionnalité. 1 - se saisir des pièces existantes (ces pièces vieillies et endommagées) 2 - décider qu'on a pas envie de construire un puzzle avec 3 - repeindre les pièces 4 - découper les pièces 5 - effectuer un collage surréaliste avec ce qu'il reste des pièces. Dirais-tu qu'en agissant ainsi tu fais un puzzle ?
L'idée, en somme, c'est de chercher à décorréler les pratiques des symboliques qui les ont imprégnées. Le parti pris, en effet, c'est de faire avec. Pas comme si ça n'existait pas, pas non plus comme si ça ne devait pas exister. Oui, c'est une approche particulière, bien différente d'un paradigme qui fait essentiellement reposer ses avancées sur une législation criminalisante. Et alors, n'est-elle pas légitime ? Et si c'était cette façon-là d'exister et de militer, bref, d'existencialiser, qui franchement me plait, à moi, et à bien d'autres ? Et si je trouvais une source d'empowerement dans ce parti pris ? Ce parti pris pour la complexité permanente, l'envie de se mettre à l'épreuve du terrain tel qu'il existe, et surtout, l'enthousiasme à l'idée de voir la vie comme un vaste support créatif qui, bien plus que de juristes censeurs, a besoin d'artistes du social pour la disséquer, l'observer, la vivre, la souffrir, la vomir, la théoriser, la disperser, la recoller, autrement, lui sourire, l'ouvrir encore, la pétrir, l’émietter, la titiller, la tirer, l'étirer, la raccommoder.
Et jouir du processus.

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