Tendre la perche / le groupe de parole
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| Francesca Stefanescu |
Mardi 10 mars 2020
Ne pas faire de son expérience personnelle une généralité. C'est ce que m'a appris ma présence là-bas. Là-bas, j'y écoute des femmes en profonde souffrance. Surtout cette fois-là. Tout particulièrement cette fois-là. Flash back envahissants, insomnies, hôpital psychiatrique, suivi médicamenteux, tentatives de suicide. De tout cela, je n'ai jamais rien connu. Cette interrogation est apparue nettement dès la première séance, mais plus encore aujourd'hui : comment expliquer ça ? Comment expliquer cette différence dans les trajectoires souffrantes ? Le sentiment qui me traverse, c'est l'illégitimité d'être là. Je me souviens, la première fois. Ce que j'avais envie d'exprimer, c'était l'alchimisation en train d'avoir cours en moi, cette opération de transformation d'une détresse vécue en tremplin. Je me souviens ne m'être exprimée qu'après avoir pris les précautions langagières nécessaires. Je ne voulais pas paraitre impertinente, prétentieuse, insolente. Je ne voulais pas leur cracher en plein visage un élan vital que certaines disaient avoir perdu. Mais moi aussi, j'avais besoin d'un espace d'expression. J'avais très envie de crier que je suis encore en vie, et très en vie. Pas à moitié, pas un peu moins. Beaucoup plus en vie qu'avant. Tu comprends ?
Hier, contagiée par la douleur ambiante, j'ai su replonger dans le noir. Rouvrir le coffre. Un peu. Parce qu'on est 11, quand même. La parole est difficilement répartie et j'ai toujours peur de trop la monopoliser. Parce qu'après tout "il y a pire que moi", je me dis souvent. Si je prends la décision de m'exprimer, c'est surtout parce que je sens que le groupe se lance laborieusement. Les facilitatrices semblent avoir peur des blancs et s'empressent de les remplir. Il faut réussir à impliquer le groupe, créer de la fluidité, ce n'est pas simple. J'ai envie que toutes les personnes présentes se sentent bien, j'espère créer chez elles une brèche, c'est pour elles que je parle. Leur tendre une perche. "A quoi ça sert de parler, et à qui parler ?". Je me saisis de la question pour relever la nécessité de se reconnaître victime, de sortir de son déni comme étape primordiale avant de pouvoir parler. D'un propos général, je recentre ensuite : "Moi, par exemple...".
Moi, par exemple...J'ai vécu une relation de couple de sept années durant lesquelles mon partenaire m'a fait comprendre qu'il était la victime. Comme toute bonne assignée "f", j'ai voulu aider la victime, tu vois ? Charge émotionnelle, surinvestissement empathique. Travail de care gratuit. Et surtout, en vain. Je crois qu'une stratégie très efficace avec une "f" c'est vraiment de jouer sur le versant émotionnel. Ça marche trop bien. Elle est trop bien outillée pour ça et en plus, elle se croit utile. Tu donnes un sens à sa vie, en quelque sorte. Et en même temps, parce qu'elle est tellement concentrée sur toi, tu inhibes considérablement ses alarmes intérieures. C'est assez efficace comme mécanisme d'emprise. C'est très intelligent parce que ça a exactement l'effet de la prendre dans son propre piège. Au final, c'est presque comme si tu n'y étais pour rien. Alors oui, se reconnaitre en souffrance, c'est tout un processus.
La perche a été saisie.
Moi, par exemple...J'ai vécu une relation de couple de sept années durant lesquelles mon partenaire m'a fait comprendre qu'il était la victime. Comme toute bonne assignée "f", j'ai voulu aider la victime, tu vois ? Charge émotionnelle, surinvestissement empathique. Travail de care gratuit. Et surtout, en vain. Je crois qu'une stratégie très efficace avec une "f" c'est vraiment de jouer sur le versant émotionnel. Ça marche trop bien. Elle est trop bien outillée pour ça et en plus, elle se croit utile. Tu donnes un sens à sa vie, en quelque sorte. Et en même temps, parce qu'elle est tellement concentrée sur toi, tu inhibes considérablement ses alarmes intérieures. C'est assez efficace comme mécanisme d'emprise. C'est très intelligent parce que ça a exactement l'effet de la prendre dans son propre piège. Au final, c'est presque comme si tu n'y étais pour rien. Alors oui, se reconnaitre en souffrance, c'est tout un processus.
La perche a été saisie.

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