Le sens de la (dé)marche / (dé)liaison L-M

Lune

Temps de virus. Le rythme du monde ralentit ostensiblement. Alors, l’introspection est propice.

"Pourquoi tu fais ça ?" Me demande une de mes voix intérieures...Sûrement la féministe.

Est-ce que c'est aux femmes de s'investir dans ce travail ? Est-ce que c'est encore à elles de mettre la main à la pâte, les pieds dans la boue, de risquer de rouvrir leurs plaies en écoutant les hommes, au mieux parler, au pire, dégobiller des mots dégoûtants ? Je comprends les prises de positions radicalement séparatistes. De la non-mixité au lesbianisme politique. Je les comprends tellement. Si je peux me plaire dans ces espaces-concepts, je n'éprouve pas le besoin de m'y cantonner. Pas pour le moment. L'appel de l'altérité. Celui de la confrontation, aussi. Un peu comme une envie de me battre qui ne dit pas son nom.

Il y a une fascination dans mon regard observateur, une fascination éprise de questions : comment c'est possible ? Cette facilité à entrer dans le conflit de haute intensité. Cette fluidité dans le polémos. Comme un poisson dans l'eau."Même pas peur", ça me chuchote. "Les femmes, ça a peur de la violence" m'avait dit Philippe. Ouais...En fait, je crois qu'une partie de moi, ce jour-là, avait bien envie de lui rétorquer : "Bah vas-y, apprends-moi". Apprends-moi, à plus avoir peur, au lieu de poser ça là, comme une vérité existentielle. Infusé de siècles et de siècles d'imageries collectives, de rituels de genre savamment reproduits, tu crois quoi ? Pas étonnant qu'on ait pensé pertinent d'arguer d'une prétendue nature de la faiblesse des femmes.

"T'es pas en sucre", tu me disais, toi. Ok, pas en sucre, mais pas encore un garçon en acier de ton acabit. Flash Back. Course poursuite sur l'autoroute. Toi, de prendre la sortie, doubler le conducteur dissident, t'arrêter en plein milieu de la voie, couper la circulation, sortir de la voiture, aller jusqu'à sa portière et invectiver le mec. Pendant ce temps, je suis prostrée sur le siège avant. Quand tu reprends ta place, immédiatement, tu veux que j'avalise. "Tu m'en veux, Lu ? Mais t'as pas vu ce qu'il m'a fait ?! T'as vu ou pas comment il m'a fait une queue de poisson ? Il nous a mis an danger, le fils de pute. Tu vas pas dire que c'est de ma faute ? Si t'étais pas là, je l'aurais niqué le mec". Avec toi, j'ai appris que ces performances viriles dignes de scénarios télévisuels n'existaient pas que dans les films. Si j'ai directement assisté à certaines scènes, tu m'en racontais d'autres, aussi. De ces histoires spectaculaires où d'une bagarre 1 contre 10 tu ressortais victorieux. Salement amoché, mais victorieux. Ça force le respect. Le respect du mâle alpha qui à s'en être tellement pris plein la figure est devenu "golgoth". Évidemment que ça fascine la petite "f" en recherche du "bon Prince" qui saurait la protéger envers et contre tout.

Je crois que t'avais bien compris que la meilleure façon pour qu'on te prenne au sérieux, en tant que mec non-blanc, c'était de jouer le sur-homme. L'idée, c'était d'en faire un peu plus que la moyenne virile. C'était ton argument d'autorité à toi, en tant que subalterne. La carte de l'hyper virilité, combinée à ta carnation orientale et tes sourcils froncés, ça marchait à tous les coups. Sur les hommes, avec les femmes. Un peu moins en rapport avec l'administration française. C'était efficace pour avoir raison par imposition, et aussi pour plaire. La virilité, cette performance-outil multi facettes, tu as fait corps avec. Le combattant, le "vaillant", comme tu disais, il semble au cœur de ton identité.

Je peux pas nier que t'as inspiré ma démarche. Je veux dire...Je peux pas nier que tu m'as tellement imprégnée de tes phéromones mâles que parfois j'ai eu envie de savoir ce que ça fait vraiment. D'être un "h" comme toi. Qui démarre au quart de tour, qui n'hésite pas à se battre et qui en est fier. Qui n'a peur de rien. "Sauf de Dieu", tu disais. Je crois que j'aurais voulu toucher ce sentiment d'hyper-puissance du bout du doigt. Qu'est-ce qui t'as fabriqué toi ? Et comment te remodeler un peu autrement pour que le monde autour de toi ne te fasse pas l'effet d'une violence perpétuelle ? Longtemps je me suis posée ces questions. Et longtemps j'ai tenté tout un tas de stratégies pour essayer de répondre à la seconde.

Aujourd'hui, je décide, avec plus de détermination que de désengagement naturel pour le sujet, de ne plus me poser cette seconde question. Par un acte cognitif, je décide : ce n'est pas à moi de t'aider. Je n'ai pas à supporter le poids de ta colère multi dimensionnelle. Quitter cette position sacrificielle, la quitter, vraiment. Elle est vaine. Par contre, imprégnée de ce qui m'a le plus touché chez toi, je peux choisir de réorienter ma démarche. Si je ne peux pas te sauver et si je ne veux plus me concentrer sur toi, peut-être pourrais-je faire bénéficier mon imaginaire utopique à d'autres ? Avant qu'il ne s'épuise. Parce qu'éventuellement il pourrait un jour totalement s'épuiser, à force de se prendre des murs.

Alors voilà, le sens de ma démarche c'est juste ça...Le sens de la marche. C'est la résultante du moto "keep going". J'ai gardé l'intention, j'ai changé de chemin. Et même si tu me hantes toujours, je fais de ton fantôme un tremplin. Au fonds, tout ça, je le fais pour toi, aussi. Évidemment. Ton fantôme n'est jamais loin. Il ne me fait pas peur. Les souvenirs, aussi douloureux soient-ils, ne sont pas invasifs. Ils existent et j'ai bien l'intention d'y puiser des clés. Il y a des éléments de compréhension auxquels à l'époque je n'avais pas accès, et qui aujourd'hui, petit à petit me parviennent. Les souvenirs sont des cartes matricielles infinies dans lesquelles s'ouvrent des fenêtres. J'y jette un œil. Je m'y replonge juste l'espace du temps nécessaire à la quête qui est la mienne. Je reviens avec des pistes que j'ai l'intention de mettre à l’œuvre ailleurs, autrement. Dans un contexte qui n'a plus rien à voir avec le huis clos conjugal.

En ces lieux nouveaux, sans surprise, je croise régulièrement des bouts de toi. Comme une façon de me rendre compte de combien tu es fait d'agrégats que d'autres aussi, ont contactés. Que tu n'es pas unique en ton gender. Maintenant, ce n'est plus de toi seulement dont il est question. Corporalité ultra masculine, nervosité latente, champs lexical carcéralo-urbain...A mesure que je rencontre ces aspects de toi hors de toi, je collecte de nouvelles pistes de réponses dans le présent pour compléter le puzzle de la question numéro 1, qui désormais se déplace. Du petit au grand. Ce n'est plus : comment est-ce qu'on t'a fabriqué, toi ? C'est : comment est-ce qu'on a fabriqué les "h" violents (au sens de : ceux pour qui la violence est un second langage) ?

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