Du sucre et de l'acier : approfondissement des rapports / (dé)liaison L-M





Richard Sierra

Quarantaine et introspection : going further.

Ce que j'aimais avec toi, c'est que je pouvais avoir l'impression de dépasser mon assignation de naissance. Tu osais manipuler et toucher mon corps comme peu l'on déjà fait. T'avais pas peur de me faire mal. Et quand tu le faisais, c'était pas si grave. Je crois que ça a été assez révolutionnaire pour moi, d'entendre ton fameux "T'es pas en sucre". J'avais plutôt l'habitude d'en entendre d'autres, des "Attention, tu vas te faire mal", ou "Lune on a l'impression qu'on va la casser si on la touche". Toi, visiblement non, t'avais pas peur. Je dirais même qu'au contraire, t'adorais ça, venir troubler mon attitude trop bien léchée de "f" trop sérieuse, qui se tient droite et croise sagement les jambes. Ouais, t'aimais bien venir tout déranger.

Plus encore que ta façon d'appréhender ma corporalité, ce qui me donnait le sentiment d'outrepasser l'ordre de mon "f" gender, c'était le simple fait de ton contact rapproché. C'était comme si j'ingérais un peu de ta testostérone. Testo gel en application locale. La localité étant le corps tout entier. Jusqu'au fond des orifices. La substance active, c'était ta peau transpirante de phéromones à la signature si particulière, c'était ta salive en crachats, c'était ton sperme. Ton sperme dans mon anus comme ultime combo. A ce moment-là, je me sentais tellement garçon. Je crois que je captais un peu de l'énergie antique de l'éromène. Pendant le rapport anal, on était indéniablement deux garçons. Deux pédés. Que tu le veuilles ou non : toi aussi, tu en étais.

"Je me demande à quel moment il est trop tard pour revenir sur ce processus de production du genre. Peut-être qu'au-delà d'un certain seuil, ce processus devient irréversible." (Preciado, 2008, p.124). Moi aussi, je me demande, franchement : est-il encore temps d'apprendre à se comporter en "h" quand on est biofemme adulte ayant accompli jusqu'à présent plutôt correctement sa prétendue essence sociale ? Avec toi, si je rejouais très bien le mythe de la "f" empathe-sympathique, j'avais aussi envie, de plus en plus, de respirer un autre air. De te bondir dessus, te faire des clés de bras, "t’égratigner". Avec toi plus qu'avec tout autre, je n'avais aucun mal à m'adonner à ces simulacres de combats. Il faut rappeler qu'initialement je déteste cela, la violence et tout ce qui, de près ou de loin, s'en rapproche. Je crois qu'avec toi je savais très bien que c'était pour du faux. Je n'avais de toute évidence aucune chance, alors nos chamailleries, c'était vraiment juste pour rire. On était pas vraiment en compétition, on jouait. Le sucre. La Miette. La Miette de sucre contre l'acier. Tout au plus tu risquais la petite égratignure. Quand bien même j'ai pu me sentir garçon, jamais mon garçon n'aura été de ton acabit. Le garçon, mais toujours le sucre. Le garçon, mais toujours la Miette de garçon, la "demi-portion". Pour être à ta hauteur, il fallait plus que ça. Pour être un des tiens, ça suffisait pas.

"Si j'avais un pénis, est-ce que tu m'aimerais toujours ?". Tu rigolais. Moi, je voulais tester tes limites. Les limites de ton propre monde mental. Binaire. Hétéro-normatif. Je crois que j'ai beaucoup aimé questionner tes lignes de "h" qui croit dur comme fer à la naturalité de performances apprises à base de socialisations viriles en série. J'implique le strap-on dans nos rapports, juste pour voir. J'ai envie que tu me vois avec un pénis factice et que tu me considères comme on considère souvent les personnes à pénis : comme un homme. Quand tu le suces, ça fait quoi pour toi ? Et l'annulingus, sur toi, ça fait quoi ? En même temps que ces pratiques - en raison de leur caractère alternatif au dogme hétéronormatif - me mettaient en joie, c'est l'idée même de créer des courts-circuits dans ta tête qui m'enthousiasmait. Si tes schémas mentaux ont été impactés après ces pratiques-là, ça restait local. Ça t'empêchait pas d'en insulter d'autres de "pédés" et d'y croire. De croire que les pratiques homosexuelles, c'est grave, que dans l'idéal, ça devrait pas exister. Ce que tu faisais avec moi, c'était nous, c'est tout. Ça ne regardait que nous. Ça ne dépassait pas le cadre privé et absolument apolitique de la chambre à coucher. Ça n'avait rien à voir avec le reste du monde et ne disait absolument rien de toi en tant que "h". Et sûrement rien non plus de moi en tant que "f". Tout au plus, ça disait que j'étais une "f" un peu folle, un peu délurée.

Quelque part, je me dis qu'avec ces tentatives de subversions, même demeurées très locales, j'avais tout du moins réussi à nous immuniser un tout petit peu de ce pan très conservateur de toi-même, qui croit qu'il y a un ordre au monde et des scripts à suivre. Que le vagin explique la raison d'être du pénis et justifie que la pénétration de ce premier par ce dernier soit dans un rapport sexuel inéluctable. Qu'il y a un juste ordre des choses. Une logique : sacro-sainte pénétration par l'homme porteur de pénis dont le jus, lui aussi sacré, pourrait bien être gâché s'il ne trouve place ni dans un orifice, ni sur un visage, ni sur des fesses ou une poitrine. Social hacking de ça. En portant le pénis avec toi, je créais une brèche, une fissure, une dissonance dans la rivière de ta cognition normée. C'est peut-être ça, finalement, qui caractérise le rapport entre la miette sucrée et l'acier : le contraste absolu entre des mondes parallèles qui n'ont pas été pensés pour se rencontrer. Forcément, quand ils se rencontrent, il se crée une réaction métaphysico-nucléaire. Forcément, en permanence plane la question : qui grignotera un peu du terrain d'autrui ? L'acier écrasera t-il le sucre ?

Attention, le sucre s'agrège, durcit, fond, coule et colle.

Je suis très loin de m'assigner à l'hétérosexualité. Je ne me satisfais pas de la binarité "f"//"h" et n'imagine pas me restreindre au choix de l'une ou l'autre identité de genre. Je déborde des moules que tu as voulu me proposer. Je déborde tout le temps. Même la rigidité de l'acier ne saurait opérer une contrainte assez puissante pour empêcher le sucre de couler par tous les côtés.

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